USA- CHINE – Le choc des puissances

USA- CHINE – Le choc des puissances

La « guerre commerciale » annoncée par le président Trump a pour principal objectif d’endiguer la montée en puissance de la Chine, considérée comme une menace pour les Etats-Unis. La Chine a gravi, cette année, un nouvel échelon dans le classement des grandes puissances. Certes, sur le plan militaire, les États-Unis dominent encore largement la Chine : le budget américain de la Défense reste quatre à cinq fois supérieur au budget chinois. Mais la Chine a aussi inauguré sa première base militaire à l’étranger, à Djibouti, non loin des bases navales française et américaine et occupe désormais le premier rang des pays contributeurs de troupes de maintien de la paix. En outre, Pékin a multiplié les initiatives à l’international : du discours pro mondialisation de Davos, prononcé par le président Xi Jinping en janvier dernier, au sommet One Belt, One Road, qui a accueilli en mai une trentaine de dirigeants étrangers, il ne s’agit plus de s’interroger sur la volonté chinoise de devenir une grande puissance mais de savoir comment et avec quels moyens elle entend profiter de la multipolarité.

Le discours-fleuve prononcé par Xi lors du 19e congrès du Parti communiste chinois, le 18 octobre 2017, avait l’avantage de la clarté : « Nous devons nous situer sur le devant de la scène », a déclaré le dirigeant, triomphalement reconduit pour cinq ans dans ses fonctions. Face à un Occident dérouté par les tergiversations d’un Donald Trump, la Chine entend prendre toute sa place dans la gouvernance mondiale et dans la défense du commerce mondial, dont elle est l’un des principaux bénéficiaires en tant que deuxième économie mondiale.

Les relations entre les Etats-Unis et la Chine, les deux principales puissances sont décisives. Harmonieuses, elles garantissent une certaine stabilité mondiale. Conflictuelles, elles inquiètent le reste du monde. Quelle influence l’élection de Donald Trump a-t-elle exercé en ce domaine ?

Il faut se garder d’une vision mécanique du système international avec cette idée d’une puissance dominante par siècle. En effet, rien n’est joué par avance. Le fait est que depuis une décennie, la politique étrangère de la République Populaire de Chine (RPC) est sortie de son ambiguïté. Terminé le temps de la « montée en puissance harmonieuse » et du primat, proclamé urbi et orbi, de l’économie. Les dirigeants chinois affichent leurs ambitions géopolitiques et se voient en futurs maîtres du monde. Ils interprètent la crise financière et économique de 2008 comme un signe du ciel : un « mandat céleste » leur confierait le sort du monde. Depuis une dizaine d’année, le comportement des dirigeants chinois est beaucoup moins hermétique qu’autrefois

Nous sommes donc au début d’une rivalité entre une puissance installée, les Etats-Unis, et d’une puissance montante, la RPC. Dans un récent ouvrage, Graham Allison évoquait le « piège de Thucydide » qui menace Pékin et Washington : une guerre hégémonique pourrait être la plus grave conséquence des aspirations et des ambitions de la RPC. D’une manière générale, soyons conscients que ces ambitions concernent l’Occident dans son ensemble. Depuis la « mondialisation ibérique » et l’inauguration de l’histoire universelle, voici cinq siècles, l’Occident est globalement hégémonique. Les modifications dans le partage du pouvoir ont eu lieu à l’intérieur de l’Occident. En cela, les Etats-Unis, chefs de file et unificateurs du monde occidental à l’issue d’une nouvelle « guerre de trente ans » (les deux guerres mondiales), sont les héritiers de cette histoire. Si la Chine passait au premier rang mondial, sur tous les plans, ce serait une première historique car l’Empire du milieu n’a jamais été une « superpuissance » mondiale. Inévitablement, la domination d’une puissance non-occidentale et dotée d’un régime post communiste, sachant que le président Xi-Jinping est un néo-maoïste, aurait certainement des conséquences sur le modèle du mode de vie occidentale. La cause de la liberté est en jeu. A l’inverse, certaines erreurs commises par les Etats-Unis au cours des 15 dernières années ont vu l’accélération de l’ascension chinoise alors que Washington était focalisé sur les questions de l’Irak, de l’Afghanistan, ou de la Syrie ?  Assiste-t-on aujourd’hui à une simple remise à niveau de la politique américaine sur cette question ?

En 2001, lorsque l’Administration Bush se met en place, la priorité stratégique va à la RPC. En juin 2001, un avion américain d’écoute électronique et d’observation est arraisonné par l’aviation chinoise, cette affaire défraye la chronique diplomatique durant plusieurs semaines. Le ton était donné et l’affaire illustrait l’importance grandissante de l’Asie-Pacifique dans l’équation géopolitique mondiale. La Russie aussi bien que le Moyen-Orient apparaissaient comme des questions de second rang.

Quelques mois plus tard, les attaques menées du 11 Septembre constituèrent une bifurcation stratégique. L’enjeu était mis sur le Moyen-Orient. Certaines décisions auraient pu être évitées, comme la guerre contre l’Irak mais globalement, une politique de « benign neglect », comme dans l’Afghanistan de l’immédiat après-Guerre Froide, était tout simplement impossible. Et ce n’étaient que les premiers craquements d’une région toujours sous la menace d’une déflagration générale. Soyons persuadés que nous n’avons pas encore tout vu. La suite des événements a montré que l’on ne pouvait s’abstraire de cette région et privilégier l’évitement : le conflit israélo-palestinien dans l’impasse, le retrait d’Irak (2011) et le refus d’intervenir en Syrie (2013), avec ce qui a suivi avec l’émergence de Daesh et l’augmentation des tensions entre les différentes puissances régionales (Guerre au Yémen, Liban, Syrie…) ont depuis contraint les principales puissances occidentales à se réengager. Au risque de l’hyperextension stratégique (« strategic overstretching »).

De fait, la nouvelle stratégie nationale américaine et ses prolongements militaires marquent une prise de conscience, mais elle ne porte pas sur la seule RPC. Ces documents insistent sur le retour des rivalités de puissance entre grands Etats (outre la RPC, la Russie). A l’égard de la RPC, la volonté de maintenir l’avantage militaire américain est affirmée avec force. Il y a également une guerre ouverte sur le volet commercial. Plusieurs enquêtes sur les malversations chinoises en matière de libre-échange (dumping, entraves sur le marché chinois) et de droit de la propriété intellectuelle (contrefaçon et pillage technologique) devraient avoir leurs prolongements au cours de ces prochains mois. Il n’est plus question, pour l’administration Trump, de laisser son marché ouvert sans réciprocité et contreparties. En conséquence, la menace d’une guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine menace l’économie mondiale.

De manière générale, les relations entre les deux principales puissances du monde sont embrouillées par toute sorte représentations fausses, de préjugés, d’irrationalité. C’est mauvais pour le monde entier, parce qu’une altération brutale de leurs rapports menacerait la paix mondiale. Et les marchés n’aiment pas l’incertitude. Or, la menace d’une guerre commerciale plane aujourd’hui au-dessus de la croissance mondiale.

Les Américains – et pas seulement leur président – estiment que leur déficit commercial avec la Chine est excessif. Les Chinois, disent les Américains, ne jouent pas selon les règles du jeu : ils subventionnent certaines branches, leurs salaires sont trop bas, ils font du dumping…

Mais, soutient Kishore Mahbubani, les déficits commerciaux américains ont leur origine aux Etats-Unis et non en Chine. Ce ne sont pas les produits chinois qui sont excessivement compétitifs, ce sont les déficits budgétaires de Washington qui sont insoutenables et le niveau d’épargne des ménages américains qui est très insuffisant. Le Peterson Institute, un think tank américain spécialisé dans l’étude des problèmes économiques internationaux, vient de le souligner dans une étude : si les Etats-Unis veulent réduire leur déficit commercial, ils doivent commencer par augmenter les impôts chez eux. Mais Trump fait le contraire. En outre, les consommateurs américains ont largement bénéficié des prix bas chinois. Oxford Economics, un cabinet de consultant a calculé qu’acheter chinois permet à un ménage aux Etats-Unis une économie de 850 dollars par an.

De son côté, la Chine ne renoncera pas à une stratégie économique qui a permis à la majorité de sa population la plus rapide sortie de la pauvreté de toute l’histoire humaine. Il est là, le grand bond en avant : dans le pari de la mondialisation. Les Chinois peuvent faire quelques concessions marginales pour apaiser l’homme aux cheveux orange, mais ils ne sauraient remettre en cause le Plan Made in China 2025, comme le leur réclame le Secrétaire d’Etat au Trésor Steven Mnuchin. Ils n’ont pas l’intention de rester cantonnés dans des fonctions subalternes d’assemblage, qui sont parmi les moins rentables sur les chaînes de valeur, désormais mondialisées. Pour donner un exemple, sur le prix d’un iPhone vendu 800 dollars aux Etats-Unis, la firme chinoise Foxconn, qui les assemble, n’en conserve que 7, 40 $. Le reste est perçu par des firmes américaines. Les Chinois veulent monter en gamme. Ils veulent passer du côté de la conception. Ils s’intéressent à l’Intelligence Artificielle. Et personne ne les fera changer de stratégie.

Il serait temps, pour les Américains, de reconnaître enfin leur impuissance à influer sur le cours de la politique chinoise, écrivent dans Foreign Affairs Kurt Campbell et Ely Ratner. A la fin de 1945, le président Truman avait envoyé un émissaire, le général Marshall, négocier la paix entre le Kuo-Mintang et les communistes chinois. Il est rentré bredouille à Washington en janvier 1947. Durant la guerre du Vietnam, les Américains ont cru pouvoir dissuader Pékin de soutenir le Vietcong. Nouvel échec.

Depuis le voyage surprise de Nixon à Pékin en 1972, les Etats-Unis ont fait un nouveau pari : renonçant au gros bâton, ils ont misé sur la carotte. L’alliance contre l’URSS, mais surtout l’approfondissement des liens commerciaux et diplomatiques avec Pékin étaient censées amener la Chine à se transformer sur le plan interne et à s’intégrer harmonieusement dans l’ordre international voulu par les Américains. Ce pari est perdu. La Chine évolue à son rythme, selon sa propre voie. En supplantant et en remplaçant des éléments centraux de l’ordre international américain. Washington doit donc revoir sa stratégie globale et repenser radicalement ses relations avec Pékin.