Les gazoducs et la géopolitique russe

Les gazoducs et la géopolitique russe

Entre la fin de 2019 et la fin de l’année 2021, trois nouveaux grands gazoducs devraient entrer en fonction et renforcer la position dominante de la Russie sur le marché mondial du gaz. En augmentant ses capacités d’exportation vers l’Europe et en les diversifiant en direction de la Chine, Gazprom, le premier producteur et exportateur mondial de gaz naturel, défend ses intérêts économiques et promeut aussi les intérêts stratégiques du Kremlin. Trois gazoducs russes sont entrés, ou vont entrer, en fonction entre 2019 et 2021 : Nord Stream 2, pour les livraisons de gaz en direction de l’Europe occidentale, Turkish Stream, en direction de la Turquie, Force de Sibérie, en direction de la Chine. En juillet 2020, l’ancien chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo avait ouvert la voie à des sanctions plus dures pour empêcher la mise en service du projet de gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne. Le président américain Donald Trump avait promulgué fin décembre 2020, une loi imposant des sanctions contre les entreprises associées à la construction de Nord Stream 2, estimant que cet ouvrage allait accroître la dépendance des Européens au gaz russe et ainsi renforcer l’influence de Moscou. Ces sanctions avaient été dénoncées avec force par Berlin, principal bénéficiaire de Nord Stream 2, et par l’Union européenne, qui les considéraient comme une « ingérence » américaine dans les affaires européennes. Les enjeux liés aux pipelines sont profondément stratégiques pour la Russie, l’Europe et les États-Unis.  En juillet 2020, Mike Pompeo, l’ex-secrétaire d’État des États-Unis, avait annoncé que ce projet tombait désormais sous le coup d’une loi adoptée en 2017 par le Congrès pour « contrer les adversaires de l’Amérique à travers les sanctions (CAATSA)[1].

Tandis que les précédentes sanctions visaient l’assistance technique au projet de gazoduc, la loi CAATSA prévoit des mesures plus sévères, qui peuvent aller jusqu’à une interdiction d’accéder au système financier américain. Après la promulgation de cette loi par le président Donald Trump en 2017, le chef de la diplomatie de l’époque, Rex Tillerson, avait exclu le projet Nord Stream 2 de son champ d’application, expliquant que le projet avait déjà commencé avant l’approbation de cette loi. Mike Pompeo a annulé en juillet 2020 cette exception, faisant tomber le gazoduc sous le coup de la loi CAATSA, mais cette décision n’autorise pas, en elle-même de nouvelles sanctions. Le projet de gazoduc Nord Stream 2, qui a coûté pour l’instant 9,5 milliards d’euros, est financé à moitié par le géant pétrolier russe Gazprom et à moitié par des sociétés européennes : les Allemands Wintershall et Uniper, l’Anglo-Néerlandais Shell, le Français Engie et l’Autrichien OMV. Quasiment achevé, il doit permettre de doubler le volume des livraisons directes de gaz naturel russe vers l’Europe occidentale, en passant sous la mer Baltique pour arriver en Allemagne. A partir de juillet 2020, alors que le gouvernement allemand continuait de soutenir le projet, le diplomate Chris Robinson, chargé de la Russie au département d’État américain, avait affirmé que d’autres pays européens y étaient opposés. « Nous joignons aujourd’hui notre voix à celle des Européens qui s’inquiètent de l’agression russe », avait-il déclaré à la presse. « Les outils que nous avons mis en place aujourd’hui aident à renforcer ce message ».

L’Allemagne, principale bénéficiaire du projet, voit dans le gazoduc russe une source d’énergie stable. Mais les États-Unis et certains pays européens, comme l’Ukraine, la Pologne et les pays baltes, craignent qu’il permette au gaz russe de contourner l’Ukraine, pays avec lequel Moscou est en conflit ouvert. « Le Kremlin continue de soutenir Nord Stream 2 pour exploiter et accroître la dépendance des Européens à l’énergie russe », avait alors indiqué Frank Fannon, le diplomate américain chargé des ressources énergétiques. « Les infrastructures énergétiques de l’Ukraine ont un effet dissuasif sur l’agression russe ». De plus, « le Kremlin cherche à affaiblir l’Ukraine en rendant ses infrastructures obsolètes ». Le président russe Vladimir Poutine avait dit espérer que le gazoduc serait achevé au plus tard début 2021, ce qui représente un retard d’un an, la mise en service initiale ayant été prévue fin 2019 ou début 2020. A l’époque, alors que Berlin est traditionnellement l’un des alliés les plus proches de Washington en Europe, les relations de Donald Trump avec la chancelière allemande Angela Merkel s’étaient tendues. Lors d’un sommet de l’Otan en 2018, Donald Trump avait provoqué un incident avec Angela Merkel lorsqu’il avait accusé l’Allemagne d’être « prisonnière de la Russie ». « Elle paie des milliards de dollars à la Russie pour ses approvisionnements en énergie et nous devons payer pour la protéger contre la Russie », avait-il déclaré, en référence au projet Nord Stream 2. Le réseau de gazoducs russes est au cœur de la géopolitique russe. La stratégie russe s’appuie sur ses ressources gazières pour redéfinir sa géopolitique. À la fin de la guerre froide, la Russie a dû faire face à de multiples défis. Dans les années quatre-vingt-dix, c’est une puissance affaiblie et en recomposition. La Russie doit dans un premier temps s’adapter au libéralisme puis retrouver une place sur la scène internationale. C’est le projet que mène Vladimir Poutine depuis déjà vingt ans. Son ambition est ainsi de faire reculer partout où il le peut l’influence des États-Unis. Dans un monde devenu multipolaire, la Russie multiplie actuellement les alliances pour asseoir sa puissance. En s’appuyant sur ses richesses en matières premières, la Russie a construit progressivement un immense réseau de gazoducs pour dynamiser son économie et nouer des alliances stratégiques. Les trois grands projets de gazoducs développés par la Russie illustrent parfaitement les ambitions géopolitiques de Moscou. Le projet Nord Stream 2 qui relie la Russie à l’Allemagne en passant par la mer Baltique doit permettre d’approvisionner les Européens mais aussi de contourner l’Ukraine, jusque-là pays de transit pour le gaz russe. Depuis la disparition de l’URSS, l’Ukraine a toujours su profiter de cette position de transit sur la route du gaz. Cependant, depuis la crise 2006 entre l’Ukraine et la Russie, de nouveaux projets de gazoducs voient le jour afin de réduire la dépendance des Européens vis-à-vis de l’Ukraine. Pour l’ancien président Trump avec ce nouveau gazoduc : « nous allons être en concurrence. Je ne suis pas certain que ce soit le mieux pour les intérêts de l’Allemagne, mais c’est leur décision… Nous vendons du gaz liquéfié, nous devons être concurrentiels face au gazoduc, et nous nous imposerons, même s’ils ont quelques avantages ». Le Sénat américain avait d’ailleurs décidé de sanctionner les sociétés européennes qui ont participé à ce projet.

En ce qui concerne, le Turkish Stream, c’est un gazoduc de plus de 1100 kilomètres qui doit permettre à la Turquie de devenir un nouveau hub gazier. Ce gazoduc, qui est opérationnel depuis la fin 2019, part du sud de la Russie pour rejoindre le nord-ouest de la Turquie, en passant sous la mer Noire. Avec ce gazoduc, la Turquie gagne une nouvelle ligne d’approvisionnement en gaz et devient une base stratégique en matière de transport énergétique et c’est également un message envoyé à la Grèce. Là encore, le souci pour la Russie est de contourner l’Ukraine afin de distribuer son gaz aux États d’Europe du Sud tout en renforçant ses relations diplomatiques avec la Turquie. La Russie cherche en effet à resserrer ses liens avec Ankara car le pays est devenu un allié incontournable au Moyen-Orient. Mais c’est surtout avec le projet pharaonique du Force de Sibérie que l’ambition géopolitique russe est la plus visible. Ce gazoduc s’étendra sur plus de 3000 kilomètres et fournira à la Chine 38 milliards de mètres cubes de gaz par an. La rentabilité de ce gazoduc est cependant en question car les régions qu’il traverse présentent des conditions extrêmes avec des températures avoisinant – 60°C. Il présente cependant pour les deux pays de nombreux atouts. Tout d’abord, il permet de resserrer des liens diplomatiques inaugurés en 2001 par l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). De plus, il permet à la Russie d’écouler une grande partie de sa production vers l’Asie-Pacifique et de concurrencer ainsi les États d’Asie centrale. Enfin, il permettra à la Chine d’assurer sa transition énergétique en substituant une partie de sa consommation de charbon par une consommation de gaz, moins polluant. De manière évidente, la Russie s’appuie de plus en plus sur ses ressources en hydrocarbures pour assurer son développement économique mais aussi, et surtout, pour tisser un réseau d’alliances solide dans un monde multipolaire.

En mars dernier, la nouvelle administration américaine a enjoint les entités impliquées dans le projet de gazoduc Russo-européen Nord Stream-2 à se désengager « immédiatement », sous peine de sanctions. Dans un communiqué, le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken a ainsi assuré que l’administration Biden était « déterminée à respecter » la loi adoptée en 2019 et étendue en 2020 par le Congrès américain, qui prévoit des sanctions. Antony Blinken a estimé que Nord Stream 2 était ni plus ni moins « un projet géopolitique russe visant à diviser l’Europe et affaiblir la sécurité énergétique européenne ». Nord Stream 2, dont la mise en service était initialement prévue début 2020, est un gazoduc censé doubler les capacités de livraison de gaz russe de son aîné Nord Stream 1, opérationnel depuis 2012, et garantir la sécurité des approvisionnements de l’Europe occidentale via la mer Baltique. Sa construction avait été suspendue en décembre 2019, lorsque l’entreprise suisse Allseas avait cessé son travail en raison des sanctions américaines. Les travaux ont toutefois repris mi-décembre 2020. Ces sanctions comprennent le gel des avoirs et la révocation des visas américains pour les entrepreneurs liés au gazoduc. En décembre 2020, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov avait dénoncé cette politique de sanctions américaine en ces termes : « Il s’agit d’une attaque ouverte, un raid de cowboy […] Comment appeler cela autrement ?». Toujours en mars 2021, Antony Blinken indiquait au sujet de Nord Stream-2 : « Ce qui est important, en premier lieu, c’est que l’Allemagne est l’un de nos plus proches alliés et partenaires partout dans le monde. Nous travaillons ensemble au quotidien sur de nombreuses questions qui ont un fort impact sur la vie de nos citoyens et nous travaillons en tant que partenaires très proches. Et le fait que nous ayons un désaccord sur Nord Stream 2, et il est réel, n’affecte pas et n’affectera pas notre partenariat et notre relation d’ensemble. Mais nous avons été très clairs, le président Biden a été très clair : pour lui, Nord Stream 2 est une mauvaise idée et une mauvaise affaire pour l’Union européenne, pour nous et pour l’OTAN. Ce projet porte atteinte aux principes fondamentaux de l’UE en termes de sécurité énergétique et d’indépendance énergétique. Je pense qu’il représente un défi pour l’Ukraine, la Pologne et d’autres pays auxquels nous sommes attentifs. Donc j’ai pensé qu’il était très important pour moi de pouvoir le dire directement et clairement à mon ami, le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas afin qu’il n’y ait aucune ambiguïté. Et le fait est que nous avons des lois aux États-Unis qui nous obligent à sanctionner les entreprises qui contribuent matériellement à la construction du pipeline. Je voulais donc m’assurer que nos partenaires comprenaient notre position à ce sujet et ce que nous devons faire à l’avenir. Et c’est ce que nous avons fait. »

Depuis la fin de la guerre froide, les exportations de gaz naturel de la Russie servent tout autant à promouvoir les intérêts économiques du pays que les intérêts stratégiques du Kremlin. Les capacités d’extraction de la Norvège se réduisent progressivement, et l’Europe ne veut pas dépendre trop du gaz russe. Dans le même temps, les exigences écologiques se prononcent en faveur du gaz plutôt que du charbon. Le volume de consommation de gaz de l’Europe au cours des dernières années oscillait entre 510 et 530 milliards de mètres cubes par an. Outre la Russie, les pays qui l’approvisionnent sont la Libye, le Qatar, l’Algérie, le Nigeria. La part du gaz russe représente 34% de ce volume. Certains experts, prévoient une augmentation de cette part, à l’horizon 2035, jusqu’à 38 à 41%. Gazprom est la plus grande compagnie énergétique de Russie. Elle a été fondée en 1989, et 50% de son capital est détenu par l’État. Spécialiste de l’extraction, du traitement et du transport du gaz, elle contrôle 17% des réserves de gaz mondiales, 72% des réserves russes et le plus grand système de gazoducs au monde, soit 172.000 kilomètres. Elle livre du gaz dans 30 pays, emploie 466.000 personnes et son chiffre d’affaires s’élève à 118 milliards de dollars pour 2018. Gazprom est aussi un acteur majeur sur le marché mondial du pétrole. Sa puissance fait de ce géant de l’industrie de l’énergie une véritable arme géopolitique, considérée même comme un « cheval de Troie » de la Russie dans les pays d’Europe de l’Est anciennement satellites de l’ex Union soviétique. Il est fort probable, que le destin du gazoduc Nord Stream 2 déterminera le futur de la communauté transatlantique, d’une part, et des relations entre l’UE et la Russie, d’autre part.

[1] Les sanctions contre la Russie sont une série de sanctions économiques mise en place à partir de 2014 par les États-Unis, l’Union européenne (UE), ainsi que d’autres pays ou institutions occidentaux contre la Russie, à la suite de la crise ukrainienne. En juillet 2014, les États-Unis renforcent leur sanction en ciblant les institutions bancaires russes notamment VTB, la Banque de Moscou, la Rosselkhozbank, ainsi que United Shipbuilding Corporation, une entreprise de construction navale. En septembre 2014, les États-Unis sanctionnent la banque Sberbank, le conglomérat militaire Rostec, plusieurs autres entreprises militaires russes et plusieurs entreprises pétrolières russes : Gazprom, Gazprom Neft, Lukoil, Surgutneftegas et Rosneft. A partir du 17 mars 2014, l’Union européenne met également en place des sanctions contre la Russie pour répondre de l’annexion de la Crimée.