Les ambitions spatiales de la Chine

Les ambitions spatiales de la Chine

La Chine a rendu publique une feuille de route montrant l’étendue de ses ambitions spatiales. Celle-ci est cohérente avec la maturité croissante des activités du pays en la matière. À l’horizon 2040, l’espace ne sera plus vraiment une frontière pour la Chine. L’empire du Milieu pourrait bientôt devenir l’une des deux premières puissances spatiales du monde.

D’ici 2030, la Chine prévoit d’explorer avec des robots les deux pôles de la Lune puis d’installer une base qui à terme sera occupée en permanence. Après Chang’e 4, qui a été lancée avec succès en décembre dernier à destination de la face cachée de la Lune pour y déposer un rover, la Chine prévoit une mission de retour d’échantillons lunaires dès 2019. Trois autres missions robotiques sont également planifiées à destination des pôles lunaires avec aussi des projets de retour d’échantillons.

Après cette étape, la Chine débutera à la fin des années 2020 des missions habitées sur la Lune. Cette annonce est tout à fait crédible. Pour s’installer durablement dans l’espace et envoyer le nécessaire pour vivre et travailler sur la Lune ou dans la région Terre-Lune, la Chine devra disposer d’un lanceur suffisamment lourd, du type de la fusée Saturn V des missions Apollo. Ce sera la Longue Marche 9 (CZ-9) dont la configuration est très proche du lanceur SLS de la Nasa. D’une hauteur de cent mètres, ce lanceur serait doté d’un corps central et de quatre propulseurs d’appoint. Capable de placer 130-140 tonnes en orbite basse, ce futur lanceur autoriserait la dépose d’un module lunaire habité pour des opérations en surface. Il est en cours de développement avec une mise en service à l’horizon 2025.

Depuis 1956, date du début de ses activités spatiales, la Chine est devenue la deuxième ou troisième puissance spatiale au monde. Derrière les États-Unis, faisant jeu égal avec la Russie et devant l’Agence spatiale européenne dans le domaine des vols habités. Le début de cette activité s’est matérialisé en 1960 avec le lancement d’un premier missile dénommé Dong Fang-1, une copie du missile soviétique R-2 et de la fusée-sonde T-7M, à usage scientifique. Elle devient une puissance spatiale en 1970, avec le succès du tir du lanceur à trois étages CZ-1 et la mise en orbite de son premier satellite (Dongfang hong). En 2003, elle devient la troisième nation au monde capable d’envoyer un astronaute dans l’espace.

Alors que les relations russo-américaines se tendent, la Nasa s’est rapprochée de l’agence spatiale chinoise. Au Congrès international d’astronautique qui s’est tenu en octobre dernier à Brême, les dirigeants des deux agences se sont rencontrés et ont déclaré vouloir coopérer bien plus qu’ils ne le font aujourd’hui. Lors de ce congrès, les dirigeants des agences spatiales américaine et chinoise ont profité de l’occasion pour se rencontrer.

Malgré un contexte politique difficile entre les deux nations, aux États-Unis, des lois limitent les possibilités de coopération avec la Chine, les deux dirigeants se sont néanmoins voulus optimistes. L’Américain Jim Bridenstine et le Chinois Zhang Kejian ont annoncé vouloir coopérer malgré ces contraintes politiques. Zhang Kejian a déclaré que la « CNSA est prête à s’associer avec d’autres partenaires internationaux pour le bénéfice de la civilisation humaine et le progrès de la société ». En réponse, Jim Bridenstine a souligné que des « coopérations étaient évidemment possibles et de différentes manières », sans oublier de préciser qu’une coopération avec la Chine ne « veut évidemment pas dire que nos intérêts sont alignés ».

En rendant publique sa feuille de route, la Chine montre également l’étendue de ses ambitions spatiales jusqu’aux années 2040, notamment dans le cadre de son programme d’exploration habitée et d’utilisation de l’espace et de ses ressources. Rédigée par la China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC) et publiée par un journal proche du pouvoir (Global Times), celle-ci se veut très ambitieuse. Le pays y dévoile sa vision du transport spatial et fixe également toute une série d’objectifs en termes de technologies, de sciences et d’applications spatiales, pour une période allant de 2017 à 2045.

La phase de rattrapage technologique de la Chine est aujourd’hui terminée, même si certaines technologies spatiales chinoises n’ont pas encore atteint le niveau de développement occidental. Elle lui a permis de devenir une des trois premières puissances spatiales. Aujourd’hui, la Chine veut renforcer sa capacité d’accès à l’espace, en réduire les coûts et se doter d’une infrastructure et d’une économie spatiales, grâce à l’exploitation minière des astéroïdes. Elle a aussi annoncé un projet de centrale solaire installée dans l’espace. Pour cela, la Chine prévoit une large gamme d’engins spatiaux et s’inspire de ce qui se fait ailleurs, notamment aux États-Unis. Elle planifie donc de nombreux systèmes réutilisables comme des étages, des systèmes de lancement et des avions spatiaux, dont au moins un sera dédié au tourisme spatial.

Seule surprise, et de taille : l’annonce d’une navette spatiale à propulsion nucléaire pour des missions lointaines. Ce véhicule ne décollera pas de Terre, car cela est interdit. En revanche, d’ici sa mise en service, la Chine aura établi une permanence humaine dans l’espace et sera allée sur la Lune et sur Mars. Très vraisemblablement, elle aura débuté l’exploitation des ressources naturelles des astéroïdes. Dans ce contexte, elle aura besoin d’un véhicule capable de multiples rotations interplanétaires et de liaisons inter-orbitales pour relier ses colonies et ses autres bases avancées. L’utilisation de la propulsion nucléaire se justifie pour raccourcir les temps de trajets interplanétaires ou à destination d’astéroïdes.

Enfin, pour combler sa gamme de familles de lanceurs, la Chine prévoit d’ici 2020 la mise en service d’un modèle low cost (Longue Marche 8), d’un lanceur de 5,5 tonnes de performance en orbite de transfert géostationnaire (Longue Marche 7) et d’un lanceur capable d’envoyer quelque 13 tonnes, également en GTO (Longue Marche 5). À cela, s’ajoutera, à l’horizon 2030, un lanceur lourd de nouvelle génération avec une capacité de 100 tonnes en orbite basse et capable d’envoyer des hommes sur la Lune.

Ces prochaines années, la Chine compte donc bien s’aventurer un peu partout dans le Système solaire. De la Lune à Uranus en passant par Jupiter, les ambitions spatiales du pays sont impressionnantes. La Chine veut aussi étudier les ondes gravitationnelles et rechercher de la vie extraterrestre.

Lorsqu’elle a débuté sa conquête spatiale, la Chine accusait cinquante ans de retard par rapport aux États-Unis et à la Russie. Aujourd’hui, la situation a bien changé. Si, dans certaines niches technologiques, le pays accuse encore un certain retard, notamment en raison des règles Itar qui l’empêchent d’utiliser des composants américains, dans d’autres, il est en pointe. C’est par exemple vrai en ce qui concerne la technologie antisatellite ou les communications quantiques.

L’intérêt pour les astéroïdes et Jupiter s’est également matérialisé avec l’annonce d’une mission de retour d’échantillons d’un astéroïde et celle de l’envoi d’une sonde à destination de Jupiter et Ganymède (2036). Uranus est également une cible pour une mission durant la décennie 2040.

Dès le début de la décennie 2030, la Chine pourrait être la première nation à amener des échantillons de Mars sur la Terre, bien avant la Nasa. Cela dit, malgré les tergiversations américaines sur le financement d’une mission de retour d’échantillons martiens, il serait très surprenant que les Chinois réussissent cet exploit en premier. D’abord parce qu’ils n’ont pas totalement mis au point les technologies nécessaires à chaque phase de cette mission et, d’autre part, parce que la Nasa a tout de même un temps d’avance. En effet, en 2020, celle-ci lancera le rover provisoirement appelé Mars 2020 qui devra notamment préparer un petit colis d’échantillons qu’une mission ira récupérer plus tard.

Dans le domaine des sciences spatiales et des études des phénomènes astronomiques les plus violents et énigmatiques, les ambitions de début d’année sont confirmées. À ce qui était prévu (étude de la matière noire et des trous noirs par exemple), s’ajoute la volonté de mieux comprendre les ondes gravitationnelles et la recherche d’indices de toute forme de vie extraterrestre. Notre satellite naturel est toujours au programme avec des ambitions renforcées, élargies à des missions annonciatrices d’activités humaines sur la Lune. Un nouveau cycle de missions lunaires pourrait se mettre en place avec l’envoi d’atterrisseurs aux pôles et sur la face cachée.

Par ailleurs, dans l’espace, la menace est aujourd’hui multiple et omniprésente : armes antisatellites, dont les armes à effet dirigé (laser notamment), espionnage, brouillage, cyber… L’espace est bel et bien devenu depuis plusieurs années un théâtre de conflictualités et un enjeu stratégique majeur. La militarisation de l’espace, qui était craint depuis plusieurs années, se renforce de façon discrète mais très fortement. La sécurité spatiale ressemble de plus en plus à la course aux armements nucléaires du début de la Guerre Froide. Les Etats puissances, qui maîtrisent les technologies spatiales, principalement les Etats-Unis, la Chine et la Russie, mènent dans l’espace une guerre silencieuse mais stratégique pour dominer leurs adversaires et le monde.

Mais avant cette guerre silencieuse, il y a eu deux événements mondiaux majeurs. La Chine d’abord, puis les Etats-Unis, ont envoyé un message clair et sans équivoque à l’ensemble des pays ayant des satellites. En janvier 2007, les Chinois ont réussi des tirs de missiles antisatellites à basse altitude (800 km d’altitude) et ont détruit un vieux satellite météorologique, Fengyun 1C, par impact cinétique. Ce qui a d’ailleurs provoqué une multitude de débris spatiaux très dangereux pour tous les satellites en opération sur cette orbite. En février 2008, les Etats-Unis ont bien sûr répondu à la Chine mais plus proprement en limitant les risques de pollution des orbites opérationnelles. Ils n’ont pas moins pulvérisé à 247 km d’altitude le satellite USA 193 en voie de désorbitation par un SM-3 Block 1, tiré du croiseur lance-missiles, l’USS Lake Erie.

La guerre de l’espace était officiellement lancée. Quelques mois plus tard, le chef d’état-major de l’armée de l’air chinoise estimait « historiquement inévitable » une compétition entre forces armées dans l’espace et jugeait « impératif » que la Chine y développe des moyens offensifs et défensifs. De son côté, les Etats-Unis, après avoir défendu le concept d’espace sanctuarisé, sont aujourd’hui plus belliqueux avec leurs concepts de « Space control » et de « Space dominance », qui caractérisent leur doctrine militaire spatiale.

A compter de ces deux opérations de destruction, l’espace est donc devenu un véritable théâtre d’opérations militaires. Il l’était déjà avant mais, avec la destruction par effet cinétique des deux satellites, les militaires ont enfin pris la mesure des menaces plus ou moins graves, qui vont de l’espionnage et au déni de services (brouillage) jusqu’à la neutralisation du satellite (impact cinétique ou désorbitation forcée).

Au-delà de ces deux événements chocs, les Etats puissances se livrent désormais une guerre plus discrète mais pas moins spectaculaire par le niveau technologique qu’il exige. L’espace est devenu un enjeu stratégique, notamment l’importance stratégique du spatial dans la gestion et l’exécution des opérations des armées modernes.