La course au réarmement et la sortie du traité INF

La course au réarmement et la sortie du traité INF

Pourquoi les États-Unis sont sortis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (de 500 à 5.500 km) ? La mort du Traité INF (FNI) signé en 1987 entre l’ex URSS et les États-Unis et mis en vigueur en 1988, permet aux États-Unis de retrouver indéniablement des marges de manœuvres stratégiques, face à la montée en puissance dans le domaine militaire de la Chine, qui elle n’était pas contrainte par ce Traité. Ainsi, près de 80 % de l’arsenal conventionnel et nucléaire chinois reposent sur des vecteurs de type INF. D’ailleurs, c’est en Asie, que se trouve, le plus grand nombre d’États détenteurs de l’arme atomique (Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord). Les garanties de sécurité nucléaire américaines en Asie du Nord-est amplifient donc l’importance des États-Unis dans les équilibres stratégiques régionaux. La sortie américaine du traité INF permet donc de nouvelles options stratégiques à Washington dans la perspective de la compétition qui se joue avec Pékin.

Le 1er février 2019, les États-Unis avaient lancé la procédure de retrait de cet accord bilatéral signé pendant la Guerre froide, procédure qui s’étend sur six mois. « Le traité INF nous a été utile, mais il ne fonctionne que si les deux parties le respectent », avait indiqué le nouveau chef du Pentagone Mark Esper. « Les États-Unis vont respecter le traité et toutes leurs obligations jusqu’au 2 août, après quoi nous ferons ce qui est dans notre intérêt ». Le président russe Vladimir Poutine avait ratifié le 3 juillet la suspension de la participation de la Russie et faute d’évolution, le retrait des deux pays provoque donc la fin du traité INF, qui, en abolissant l’usage de toute une série de missiles d’une portée variant de 500 à 5.500 km, avait permis l’élimination des missiles balistiques SS-20 russes et Pershing américains déployés en Europe. Même si les Européens ont exprimé leurs inquiétudes sur le risque d’une nouvelle course aux armements en Europe, l’Otan a approuvé officiellement la position américaine, invoquant le missile russe 9M729 qui selon les Occidentaux viole le traité INF. Moscou dément, insistant sur le fait que son nouveau missile a une portée maximale de « 480 km ». De fait, la mort du traité INF arrange bien les États-Unis, et le Pentagone va profiter de la situation afin de moderniser son arsenal pour contrer la montée en puissance de la Chine, en effet, les nouvelles technologies permettent de développer des armes de portée intermédiaire beaucoup plus précises qu’il y a 30 ans. La sortie du Traité INF redonne également à la Russie, la liberté de développer toute une gamme de missiles dont la cible potentielle compte tenu du rayon d’action est le continent européen. La fin du traité INF et la menace de nouveaux missiles russes, apporte aux américains, un argument pour inciter les Européens à cotiser davantage dans la défense antimissile, au risque d’effet d’éviction pour le financement de programmes jugés au moins aussi prioritaires, notamment par la France (SCAF, dissuasion, spatial…). Les États-Unis pourraient inciter, voire exiger des Européens de payer en faveur des industriels américains. Pris à la gorge budgétairement, les États européens pourraient alors arbitrer leurs dépenses en faveur de Washington, qui verrait d’un très bon œil la fin du programme SCAF, notamment. Le Traité INF était un élément central de l’architecture de sécurité européenne et de la stabilité stratégique en Europe. La fin de ce traité accroît les risques d’instabilité en Europe et érode le système international de maîtrise des armements.

Les États-Unis cherchent également à affirmer leur suprématie militaire en Asie. En effet, la plus grande partie de l’arsenal chinois est composé de missiles de portée intermédiaire et les Etats-Unis veulent s’assurer qu’ils ont les mêmes capacités s’ils devaient entrer en conflit avec la Chine. Même si Washington a promis de ne pas déployer de nouveaux missiles nucléaires en Europe, les américains n’ont fait aucune promesse sur le déploiement d’armes conventionnelles. Les États-Unis doivent maintenant déployer des missiles conventionnels de moyenne portée dans des îles du Pacifique et sur des territoires de pays alliés pour contrer la montée en puissance de Pékin dans la mer de Chine méridionale, où l’armée chinoise s’est emparée de plusieurs îles disputées. Ces armes sont capables d’interdire à la Chine l’accès aux eaux littorales et ils représenteraient une force de dissuasion face à une agression chinoise. La violation du Traité INF par la Russie a semble-t-il arrangé les États-Unis d’en sortir même si la politique étrangère américaine de Donald Trump est chaotique. Les États-Unis multiplient les crises sans pour autant les régler : le conflit ouvert avec l’Allemagne n’est pas réglé, le chantage balistique de la Corée du Nord n’est pas fini, le Venezuela n’a pas été mis au pas, le régime iranien tient toujours, et les menaces deviennent multiformes. Il n’en demeure pas moins qu’un mois après être sorti du Traité INF, l’essai d’un missile balistique américain de moyenne portée, qui a atteint sa cible après plus de 500 km de vol, a fait réagir la Chine. Ce tir prouve que le véritable objectif du retrait américain était aussi d’avancer vers le développement de missiles et de garder une certaine supériorité américaine dans ce domaine.

Pour la Chine comme pour la Corée du Nord, le retrait du traité INF valide le récit selon lequel l’Amérique recherche une supériorité militaire dans la région et n’accepte pas la montée en puissance de ces pays. Il reste à voir comment ces pays réagiront à une éventuelle multiplication des systèmes offensifs dans leur environnement régional. Pourquoi les États-Unis craignent la Chine ? En Asie, la Chine disposera en 2030 d’un nombre suffisant de missiles balistiques dérivés de l’actuel DF 21 (Dong Feng) pour faire peser une menace significative sur les espaces maritimes jusqu’à 1.500 à 2.000 km de ses côtes. Et menacer notamment la base américaine du Pacifique basée à Guam. Certains de ces vecteurs devraient emporter des planeurs hypersoniques (DF-ZF, porteur de charges nucléaires ou conventionnelles et dont le dernier essai reconnu par les États-Unis a été effectué en avril 2016. Ces systèmes seront probablement impossibles à intercepter à cette distance. Le système DF-ZF, qui aurait une portée de 2.000 km et une vitesse comprise entre Mach 5 et Mach 10, aurait été testé avec succès à plusieurs reprises depuis 2014. Dans ces conditions, la stratégie de déni d’accès (A2/AD) déployée par Pékin dans la zone sur la plupart des lignes de communications maritimes en Asie se trouverait substantiellement renforcée. A condition, que la Chine soutienne un effort financier soutenu, ce qui semble à sa portée. Le déploiement de tels systèmes imposerait aux Etats-Unis un effort de modernisation des défenses antimissile de ses infrastructures fixes sur l’ile de Guam et de ses moyens navals situés à portée des vecteurs hypersoniques chinois. De plus, l’escalade nucléaire entre les États-Unis et la Russie inquiète de plus en plus. Une nouvelle guerre froide se profile-t-elle ? Après la chute du rideau de fer, à la fin des années 1980, des milliers d’armes nucléaires ont été retirées du territoire européen : la menace nucléaire semble alors contenue. Depuis lors, la tendance s’est inversée. Alors que les tensions politiques apparaissent plus vives que jamais, elles s’accompagnent d’une course à l’armement inédite, qui s’intensifie depuis quelques années. Depuis la crise ukrainienne de 2014, les exercices militaires se multiplient, tout autant que les incidents entre Occidentaux et Russes. En Europe, les bases américaines entreposent toujours des missiles atomiques, potentiellement plus destructeurs que les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki. Selon certains analystes, une intervention nucléaire serait plus vraisemblable aujourd’hui qu’au plus fort de la guerre froide.