Europe- Russie – La bataille du gaz naturel

Europe- Russie – La bataille du gaz naturel

L’Europe dans son ensemble est bel et bien devenue aujourd’hui l’inévitable plaque tournante de la consommation mondiale de gaz naturel et le centre des conflits et des ambitions des différents producteurs. Les enjeux sont économiques, diplomatiques, et politiques, et ils sont colossaux. C’est également pour ces raisons, que le projet russe Nord Stream 2 est visé par de nouvelles sanctions américaines. Les États-Unis poursuivent leur croisade contre le projet Nord Stream 2 avec de nouvelles sanctions contre les individus et les entreprises prenant part à la construction du gazoduc, qui ont été annoncées le 23 novembre 2019 en marge du 11ème Forum d’Halifax par le président du comité des relations extérieures du Sénat, Jim Risch. Jusqu’au début de la décennie 2000, la Russie était clairement le principal fournisseur de gaz naturel de l’Union Européenne (UE), la Norvège étant l’autre gros fournisseur extérieur. En volume, l’Allemagne était, et demeure, de loin le plus gros client européen de Gazprom. Mais en proportion, ce sont bel et bien les anciens pays de l’Est qui sont les plus dépendants de Moscou : 70 à 90% du gaz qu’ils consomment est russe (contre 37% pour l’Allemagne), l’essentiel arrivant en Europe par le gazoduc « Fraternité », transitant par l’Ukraine.

Jim Risch, le responsable américain qui s’exprimait sur Defense News, un journal américain dédié, entre autres, au secteur de la défense, a expliqué que ces nouvelles sanctions avaient été ajoutées au projet de loi sur la défense nationale de 2020. « Une grande partie du Nord Stream est déjà terminée », a-t-il notamment déclaré pour justifier cette série de nouvelles sanctions. Il a formulé, dans la foulée, le souhait que les entreprises travaillant avec la Russie soient contraintes de « fermer leur portes », dans le cas où les sanctions entreraient en vigueur. Le texte prévoyant ces sanctions doit, au préalable, être approuvé par l’ensemble du Sénat, la chambre des représentants avant d’être signé par le président américain. Le 31 juillet 2019, le comité des Affaires étrangères du Sénat américain avait adopté un texte en ce sens. Pour Washington, la concrétisation du projet énergétique placerait l’Europe en situation de dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou. En réponse, la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova avait assuré que la construction du gazoduc se poursuivrait « en dépit de toutes les menaces ». Financé pour moitié par l’entreprise russe Gazprom, le projet de gazoduc Nord Stream 2 devrait doubler la capacité actuelle (55 milliards de mètres cubes de gaz/an) du pipeline Nord Stream entré en service en 2011 et qui relie l’Allemagne à la Russie en passant par le fond de la mer Baltique. Malgré les menaces américaines, le consortium Nord Stream 2 semble toutefois en passe de réussir son pari d’entrer en service en 2020. Sa construction est achevée à plus de 75% et en octobre 2019, le Danemark, qui bloquait jusqu’alors la construction du tronçon passant par ses eaux territoriales, a finalement donné son feu vert. Qu’est-ce que Nord Stream 2, le gazoduc qui divise l’Europe, la Russie et les États-Unis ? Le projet Nord Stream 2 est une extension du gazoduc Nord Stream, qui permettrait de doubler la capacité d’exportation de gaz russe vers l’Europe, via la mer Baltique. Co-financé par Gazprom et cinq firmes européennes, cette infrastructure dont le coût est estimé à 10 milliards d’euros a connu de nombreux retards de développement. Pour cause, plusieurs membres de l’OTAN s’opposaient à sa construction par crainte d’une trop forte dépendance énergétique de l’Europe envers Moscou. Le projet Nord Stream 2 forme une nouvelle ligne de fracture au cœur de la relation sécuritaire triangulaire entre la Russie, l’Union européenne et les États-Unis. Rappelant la période de la guerre froide, les États-Unis et l’OTAN craignent que le « pétrole rouge » ne puisse fragiliser la sécurité énergétique européenne, ainsi que la stabilité de l’Ukraine. Tandis que Washington justifie l’application de sanctions à l’égard de Nord Stream 2 par la sauvegarde d’intérêts stratégiques, il s’agit d’une démarche avant tout commerciale, visant à soutenir la production de gaz américain contre le concurrent russe, plus compétitif, sur le marché européen, où la consommation augmente. Également perçue par certains acteurs européens comme du lobbying, l’initiative américaine a contribué à alimenter les débats sur les divergences d’intérêts transatlantiques et la nécessité d’une plus grande autonomie stratégique européenne. La pression diplomatique exercée par les États-Unis en Europe alimente les clivages, dans un paysage politique et sécuritaire déjà complexe, notamment avec Berlin, principal soutien du projet. Si la nécessité de partage des ressources avait été le moteur d’une intégration régionale via la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951, les difficultés récurrentes dans l’établissement de partenariats durables avec la Russie l’incitent à tourner davantage son regard vers l’est. Le 20 décembre 2019, Washington a annoncé la mise en place de lourdes sanctions contre les sociétés prenant part au projet (gel des avoirs sur le territoire américain, révocation de visas des dirigeants). Ces mesures ont conduit la société suisse Allseas, en charge de la pose du pipeline, à quitter le projet. Les autorités russes et allemandes, principales bénéficiaires, ont publiquement dénoncé cette initiative comme une entrave à la libre concurrence et une ingérence dans les affaires européennes. Soutenu par les pays baltes et la Pologne, Washington souligne que Nord Stream 2 porte atteinte à l’unité de l’UE et à celle de l’OTAN, en sacrifiant les intérêts d’un État européen en contentieux avec la Russie, l’Ukraine, dont Nord Stream contourne volontairement le territoire. Actuellement, 18% du gaz européen en provenance de Russie transite par Kiev qui, en plus d’en tirer de substantiels revenus, a utilisé cet état de fait à plusieurs reprises pour faire pression sur ses grands voisins. Pourtant, ce sont les crises de 2006 et 2009 entre Russie et Ukraine qui ont fait prendre conscience aux Européens de leur dépendance vis à vis du gaz russe et de la propension que pouvait avoir Moscou à jouer sur cet approvisionnement en fonction de ses intérêts du moment, voire de visées à plus long terme. Durant ces crises, liées au prix du gaz acquitté par l’Ukraine, la Russie a en effet tout simplement fermé le robinet, en plein hiver, coupant le chauffage des ménages ukrainiens, mais aussi celui d’une bonne partie de ceux qui, dans les pays d’Europe orientale, se trouvaient en aval du flux et n’avaient aucun moyen de s’approvisionner ailleurs. Depuis lors, l’Europe s’est attachée à diversifier ses approvisionnements gaziers : gaz d’Azerbaïdjan, qui à terme sera acheminé sur la Grèce et l’Italie via les gazoducs turc et européen TAP et TANAP ; gazoduc « Nord Stream« , posé sur le plateau continental de la Baltique, inauguré en 2011 et qui permet à l’Allemagne de recevoir annuellement 55 Bcm (55 milliards de m3) depuis la Russie, sans passer par l’Ukraine… Les infrastructures européennes ont également été modernisées, permettant notamment l’inversion des flux, ce qui autoriserait les Polonais, les Tchèques ou les Hongrois à s’approvisionner en gaz auprès de leurs voisins européens en cas de nouvelle coupure russe du gazoduc ukrainien. Enfin, d’autres fournisseurs, notamment de GNL ont investi le marché européen, à commencer par les États-Unis.

Durant son récent périple en Europe orientale, Rick Perry a ainsi signé un second contrat d’approvisionnement polonais en GNL américain, pour 24 ans. Et, selon le Wall Street Journal, citant des sources proches de la chancelière Merkel, même l’Allemagne se tiendrait prête à cofinancer et à construire sur son sol un tout nouveau terminal gazier GNL susceptible d’accueillir le gaz liquéfié américain. Il n’en reste pas moins que pour les Européens le gaz russe demeure incontournable. Au contraire des gazoducs ukrainiens. D’abord parce qu’il est bon marché et abondant ; ensuite parce que les autres fournisseurs classiques de l’UE : les pays européens eux-mêmes, le gisement néerlandais de Groningue est l’un des plus importants du continent, ou la Norvège, voient leurs réserves s’épuiser et réduisent régulièrement le volume de leur offre. La part du gaz achetée en Russie par la France, par exemple, est passée de 12 à 15% ces trois dernières années. Quant aux livraisons russes à destination des pays de l’Union, elles sont passées, dans le même temps, de 130 Bcm à près de 165 Bcm. Et ce n’est sans doute pas fini puisque la demande européenne en gaz naturel devrait, selon la plupart des analyses prospectives, au pire rester la même qu’aujourd’hui, et plus probablement être augmentée de quelques 150 Bcm d’ici 2030. Actuellement, la Russie dispose de trois gazoducs principaux pour acheminer son gaz vers l’Europe : le gazoduc Fraternité qui transite par l’Ukraine, le plus important avec une capacité de 110 Bcm ; le gazoduc Yamal, transitant par la Biélorussie, d’une capacité de 33 Bcm et enfin le gazoduc Nord Stream (55 Bcm) qui court sur le plateau continental de la Mer Baltique et alimente ainsi l’Allemagne directement. En conflit régulier avec l’Ukraine, conflit qui a conduit à une guerre en 2014, quant au prix de vente de son gaz ainsi qu’aux tarifs de transit pratiqués sur celui-ci par les Ukrainiens, la Russie avait envisagé de construire un autre gazoduc, sur le modèle du Nord Stream, posé en Mer Noire (donc affranchi de tout droit de transit) et émergeant en Bulgarie. L’idée était d’alimenter l’Europe du sud tout en court-circuitant le gazoduc ukrainien. Ce projet, baptisé South Stream et d’une capacité de 63 Bcm, fut abandonné fin 2014, suite aux objections de l’Union européenne, elles-mêmes consécutives aux tensions russo-occidentales autour de l’Ukraine. Mais Moscou n’a pas renoncé à un autre projet de gazoduc, qui était immédiatement mis en chantier en Mer Noire Turk-Stream, susceptible d’approvisionner la Turquie pour 15 Bcm annuels et l’Europe du Sud pour un autre 15 Bcm. C’est la partie immergée du chantier, la plus importante, que Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan ont inauguré le 19 novembre 2019. Parallèlement, la Russie lançait également le projet d’un second Nord Stream, un gazoduc jumeau du premier, de même capacité et suivant le même tracé sous les eaux de la Baltique. Nanti de ces deux nouveaux tubes, Gazprom serait en mesure de quasi complètement s’affranchir du gazoduc ukrainien pour acheminer son gaz vers l’Europe. Le géant gazier russe avait prévu de rendre opérationnels Nord Stream 2 et Turk-Stream pour la fin 2019. La date n’a rien d’un hasard. L’accord de transit entre Naftogaz (le gazier ukrainien) et Gazprom qui permet l’acheminement de la moitié du gaz russe importé en Europe est arrivé à échéance le 1er janvier 2020. Si Turk-Stream et Nord Stream 2 avaient pu être achevés pour la fin 2019, Moscou aurait clairement réussi à contourner l’Ukraine tout en raffermissant sa position dominante sur le marché européen. Mais, depuis que les nouvelles sanctions américaines du 20 décembre 2019 ont bloqué le chantier de Nord Stream 2, les autorités russes multiplient les déclarations optimistes : ce projet de gazoduc à 9,5 milliards d’euros en mer Baltique est certes retardé mais verra bel et bien le jour. « Avant la fin de l’année ou au cours du premier trimestre de l’année suivante au plus tard », avait martelé le 11 janvier 2020 le président Vladimir Poutine, promettant ainsi une mise en service avant début 2021. « Le projet Nord Stream 2, déjà construit à près de 94%, sera achevé par la partie russe », avait précisé en janvier 2020 Elena Bourmistrova, directrice de Gazprom Export et vice-présidente du conseil d’administration du géant gazier russe. Indirectement, cette dernière a confirmé le déploiement d’équipements russes pour conclure, en solo, le chantier. « C’est une tâche difficile mais pas impossible… Cela prendra tout simplement plus de temps que prévu », a relativisé à Moscou, l’un des cinq partenaires européens de Gazprom (Engie, Shell, OMV, Uniper et Wintershall) finançant la moitié du projet. Dans les faits, les sanctions américaines ne visent pas directement les russes. Elles ciblent les entrepreneurs européens impliqués dans la construction de ce gazoduc qui, avec une capacité annuelle de 55 milliards de m3 doublant celle de Nord Stream 1 déjà inauguré en 2011, doit relier la Russie à l’Allemagne pour approvisionner l’Europe occidentale en contournant l’Ukraine. Principale entreprise concernée, le groupe suisse Allseas qui, engagé par Gazprom pour construire la section offshore, a dû suspendre ses travaux au fond de la Baltique afin de se protéger des sanctions américaines. Sur les deux fois 1.230 kilomètres de Nord Stream 2, il restait alors seulement deux fois 80 km de tuyaux à poser sous la Baltique (le gazoduc se compose de deux tuyaux parallèles). Le navire d’Allseas s’activait jusque-là, posant 5-6 kilomètres de tuyaux par jour. Le chantier étant gelé, Gazprom doit désormais avoir recours à ses propres équipements, beaucoup moins performants. Une mission a priori réaliste car la fin du chantier n’est plus en eaux profondes. Un premier bateau, le Fortuna, pourrait déjà être à l’œuvre dans les eaux allemandes. Mais sa capacité est de seulement 3 kilomètres de tuyaux posés par jour. Gazprom, qui n’a pas précisé l’ampleur des surcoûts provoqués par ces changements, dispose d’un autre navire de construction, l’Akademik Tchersky. Mais celui-ci serait pris pour le moment sur un autre chantier près de Vladivostok, à l’autre bout de la Russie. Son transfert prendra plusieurs mois. Selon l’agence russe Interfax, il est en fait en cours de reconstruction pour modernisation. D’où les multiples délais et donc un retard final d’au moins un an pour ce projet qui, sans les nouvelles sanctions américaines, aurait dû être terminé au début janvier 2020, avec une mise en exploitation prévue dès le printemps 2020. En ce qui concerne le GNL et pour rappel, portée par la Chine, la demande mondiale de GNL a atteint un niveau record de 432 milliards m3 en 2018, après avoir grimpé d’environ 10% par an au cours des dernières années. Et cette demande mondiale de GNL va augmenter d’environ 4% par an jusqu’en 2024. Date à laquelle (2024), les USA et la Chine deviendront les plus grands exportateurs et importateurs mondiaux de GNL.