Turquie – Le tournant stratégique

Turquie - Le tournant stratégique

La livraison de missiles russes, contre les mises en garde de l’OTAN, est l’aboutissement d’un changement d’axe engagé après la tentative de coup d’Etat de 2016.

La première cargaison des missiles antiaériens russes S-400 est arrivée, vendredi 12 juillet 2019, sur la base militaire d’Akinci (Murted) à Ankara. Ce système de missiles russe a été acquis par la Turquie, contre l’avis des Etats-Unis. Il est un objet de fierté pour le ministère turc de la défense qui en a montré les images sur son site, lui donnant une grande visibilité. Les livraisons ne font que commencer. Les autres missiles arriveront par bateau pendant l’été, selon l’agence TASS. En acquérant ces missiles, incompatibles avec le système de défense de l’OTAN, Ankara met en péril la cohésion de l’Alliance et s’expose à des sanctions du Congrès américain.

Pilier oriental de l’OTAN depuis 1952, la Turquie avait semé le malaise parmi ses alliés en signant, en 2017, un contrat de 2,5 milliards de dollars (2,2 milliards d’euros) avec la Russie pour la fourniture de missiles russes antiaériens S-400, incompatibles avec les systèmes de défense aérienne de l’Alliance. Le Pentagone craignant que les S-400 ne parviennent à percer les secrets technologiques de ses avions militaires, notamment du F-35.

Côté turc, en revanche, l’achat des missiles russes est présenté comme une déclaration d’indépendance. « Puisse cette acquisition être bénéfique à notre pays, à notre région et au monde », avait déclaré le 8 juillet dernier le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui se pose en leader global, capable de tenir tête aux puissants. « Le monde est plus large que cinq Etats », a-t-il coutume de dire, une allusion aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Soucieux de laisser sa marque dans l’histoire, il a choisi de changer l’axe sécuritaire et de politique étrangère de la Turquie, estimant que les Etats-Unis n’étaient plus le partenaire indispensable. En emmenant son pays plus avant dans les bras de la Russie, le président turc veut montrer qu’il ne sera pas l’allié docile des Occidentaux. Il rompt ainsi avec la ligne traditionnelle, celle d’une Turquie résolument tournée vers l’Occident, son système de sécurité, ses valeurs et ses marchés financiers.

La Turquie envisageait l’installation d’un système de défense antiaérien performant depuis la décennie 1990.L’idée d’une production nationale souvent évoquée, ce projet n’a jamais pu être réalisé, du fait, de son budget excessif. En 2013, le pays avait annoncé devenir le seul membre de l’OTAN à déployer des systèmes de défense antiaérien de fabrication chinoise sur son sol ; mais Ankara s’était finalement rétracté. En décembre 2017, un accord de vente a été dévoilé avec la Russie pour l’acquisition du système S-400 pour un montant de 2,5 milliards de dollars. Après la Chine et l’Inde, la Turquie deviendrait le troisième pays à s’équiper du système de défense russe et surtout le premier pays membre de l’OTAN. Même si la Bulgarie et la Slovaquie possèdent les premières versions des S-300, datant de l’époque soviétique.

La Turquie est un pays souverain, qui conserve son autonomie dans ses choix d’acquisition de son matériel militaire, pourtant l’acquisition des S-400 alimente le débat sur la place de la Turquie au sein de l’OTAN, et les réactions de l’Alliance Atlantique, particulièrement des officiels américains, sont assez marquées sur ce sujet sensible.

Depuis l’arrivée au pouvoir du parti démocrate en 1950, la Turquie était dépendante de la fourniture du matériel militaire américain, d’où ce besoin accru de diversifier son approvisionnement militaire. Lors de l’intervention militaire à Chypre en 1974, les États-Unis ont imposé un embargo sur l’armement sur une période de plusieurs années, ce qui a eu pour conséquence, de paralyser en partie l’appareil militaire turc. En réponse, la Turquie a lancé, dans les années 1980, une politique de développement de son industrie d’armement. Pour atteindre une certaine indépendance dans son approvisionnement militaire, la Turquie a donc cherché à diversifier ses sources d’approvisionnement pour ne pas dépendre totalement des Etats-Unis.

En 2002, l’arrivée au pouvoir de l’AKP s’est traduite par une accélération de la politique volontariste d’autosuffisance militaire. Le 3 août 2018, le président Erdoğan a dévoilé un plan d’action, qui soulignait cette volonté d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, et qui soulignait l’importance de ce sujet, pour la sécurité nationale du pays. Parmi les 400 projets énumérés, 48 concernaient l’industrie de défense, tels que le développement de l’avion de combat TF-X qui sera produit entièrement en Turquie, avec un budget initial évalué à 4,8 milliards de TL. L’entreprise Baykar Makina, qui fabrique et exporte des drones à usage militaire, est un exemple illustratif des transformations à l’œuvre dans le pays. Auparavant, la Turquie se fournissait en drones israéliens pour un montant de 60 millions de dollars l’unité. Aujourd’hui, les drones fabriqués en Turquie sont à la pointe dans le domaine, ont réussi tous les tests, notamment dans la lutte anti-terroriste.

Autre, exemple, en 2018, l’entreprise Aselsan a continué sa progression dans le classement « Defense News Top 100 » et reste l’entreprise du secteur de défense la plus importante de Turquie.

Pourtant, malgré ces réussites, une faiblesse subsiste, en ce qui concerne la défense anti-missile et le pays reste vulnérable aux tirs des missiles balistiques. Dans ce domaine, le manque de soutien de Washington, a en grande partie poussé les Turques vers la Russie.

En effet, la Turquie ne recevant pas de transfert technologique de la part de ses alliés et face à son écart technologique dans ce domaine, Ankara ne peut pas se permettre, pour le moment, de lancer une production domestique de système de défense anti-missile car la conjoncture n’y est pas favorable.

La Turquie a donc fait le choix d’acquérir le système S-400 russe. L’achat de ce système de défense anti-missile répond donc partiellement aux besoins sécuritaires de la Turquie. Alors qu’une part importante du matériel étranger utilisé par les forces turques est d’origine américaine, le choix russe confirme la volonté d’autonomie du pays.

Face à ce choix, la position américaine s’est durcie à l’encontre de la Turquie. Le 19 février 2019, le président Donald Trump a signé un projet de loi, qui bloque le transfert des 100 F-35 commandés par la Turquie. La Turquie devait acquérir 100 appareils F-35 pour un montant unitaire de 103 M$. Dans ce projet, la Turquie n’était pas seulement utilisateur final de Lockheed Martin mais également un important contributeur industriel et un hub de sous-traitants pour la fabrication de l’appareil. Une dizaine de sociétés turques, dont Aselsan, Alp, Ayesas, Kale, Mikes, Roketsan et TAI doivent produire des parties de l’appareil et du moteur, ainsi que des systèmes électroniques.

La livraison a été suspendue jusqu’à ce que le secrétaire d’État et le secrétaire à la Défense soumettent une mise à jour au rapport remis par le Pentagone en novembre 2018 et qui indiquait que l’achat turc des missiles russes pouvait déboucher sur une potentielle expulsion d’Ankara du programme F-35 et également affecter d’autres acquisitions d’armes déjà utilisées par la Turquie, tels que les hélicoptères Chinook CH-47F, les avions de chasse F-16 et les hélicoptères UH-60 Black Hawk, ainsi que les missiles sol-air Patriot, que la Turquie souhaite obtenir des Etats-Unis.

Par ailleurs, le document signé par le président américain demande l’ajout d’une description détaillée des possibilités de mise en place de sanctions par l’intermédiaire du « Countering Russian Influence in Europe and Eurasia Act of 2017 » (Public Law 115–44 qui a pour objectif de sanctionner l’Iran, la Corée du Nord et la Russie en interdisant à tout pays d’avoir des échanges avec l’industrie d’armement russe.) Le Congrès a demandé aux secrétaires américains de rendre un rapport au plus tard le 1er novembre 2019.

En mars 2019, l’administration américaine a affiché un durcissement de sa position sur la question des S-400 russes. Le 4 mars 2019, le président Donald Trump a adressé une lettre au Congrès pour lui demander de mettre fin au traitement commercial préférentiel accordé à la Turquie. Depuis 1975, la plupart des exportations de la Turquie vers les États-Unis bénéficient d’une exonération de droits de douane. Le 5 mars 2019, le général Curtis Scaparrotti, commandant suprême des forces alliées de l’OTAN, a déclaré devant la commission des forces armées du Sénat américain : « Mon meilleur conseil militaire serait de ne pas continuer le programme F-35 avec un allié qui utilise des systèmes russes, en particulier des systèmes de défense antiaérien. »

Pourtant, au début de l’année 2019, l’administration américaine a proposé de vendre à la Turquie des missiles Patriot pour un montant de 3,5 milliards de dollars, sans doute pour empêcher la livraison des S-400. Mais Ankara n’a pas donné suite à une telle offre car le président turc n’a aucune intention de mettre en péril ses liens géostratégiques avec Moscou, notamment depuis les derniers rapprochements entre la Russie, l’Iran, la Syrie et le Qatar. Auparavant, l’administration américaine se gardait de critiquer ouvertement les décisions de son allié turc. Lors des transgressions d’Ankara, Washington ne manquait pas de rappeler le partenariat privilégié et nécessaire pour assurer la sécurité de l’Alliance sur son flanc sud. Cette période pourrait marquer un tournant dans les relations entre la Turquie et les Etats-Unis. Aujourd’hui, une position hostile envers la Turquie semble s’ancrer dans l’administration américaine et le départ en décembre 2018 du secrétaire à la Défense James Mattis a marqué un changement fort car celui-ci était partisan d’un statu quo vis-à-vis de la Turquie et bloquait les mesures punitives.

Pour sa part, la Turquie a déclaré avoir été contrainte de se tourner vers la Russie à cause du manque de soutien de Washington pour l’acquisition de systèmes Patriot. Ankara a également souligné que l’accord de vente des S-400 impliquerait une production conjointe et un transfert de technologie, ce que les Américains refusent de fournir. Il est difficile d’avoir des informations précises sur les clauses qui accompagnent la vente des systèmes de défense russes. Selon certains observateurs, le contrat ne comporte pas de transfert de technologie, un consentement de Moscou serait nécessaire pour toute modification. Les systèmes pourraient fonctionner en circuit fermé, la Russie craignant que l’OTAN obtienne des informations technologiques par la Turquie.

Malgré le durcissement de la position américaine, le gouvernement turc semble décidé à réaliser l’accord d’acquisition des S-400 avec la Russie. Si cet accord ne marque pas une rupture complète avec l’Occident, il reste un signal fort de l’intérêt que porte la Turquie à la Russie. Depuis la tentative de coup d’État de 2016, le camp atlantiste présent au sein de l’administration et de l’appareil militaire semble avoir perdu du poids face à ceux qui privilégient un rapprochement avec la Russie. La formation d’officiers turcs en Russie pour le maniement des S-400 pourrait être la première étape de substitution d’une culture militaire otanienne par une culture militaire russe.

La Turquie demeure un partenaire stratégique et économique de premier plan pour l’OTAN, les Etats-Unis et l’Europe. Membre fondateur du Conseil de l’Europe et de l’Otan, Ankara dispose de la deuxième armée la plus importante de l’Alliance atlantique, dans une zone constamment en guerre depuis ces dernières décennies.