L’espace – Un enjeu conflictuel

L'espace - Un enjeu conflictuel

Le prochain déploiement de gigantesques constellations de satellites bouleverse l’équilibre qui existait dans l’espace. Ce milieu autrefois sanctuarisé devient de plus en plus encombré et les grandes puissances s’y confrontent sans réussir à se concerter. L’espace devient de plus en plus le lieu des enjeux militaires et civils. L’importance du secteur spatial, tant pour les activités militaires que pour les activités civiles s’amplifient et l’accès facilité à cet espace commun pour une plus grande variété d’acteurs, tend à faire de l’espace un nouveau lieu de tensions et de contestations entre les puissances spatiales. Et donc à devenir potentiellement un espace de confrontation majeure. Quels seraient les différents aspects que pourraient prendre des opérations militaires conduites dans, depuis et vers l’espace.

En avril 2019, le Premier ministre indien, Narendra Modi, surprenait le monde entier en annonçant que son pays venait de détruire l’un de ses propres satellites à l’aide d’un missile de précision, rejoignant ainsi le cercle très fermé, jusqu’alors réduit aux États-Unis, à la Russie et à la Chine, des pays capables d’éliminer des objets spatiaux. Mais cette démonstration de puissance n’a pas été du goût de tous. Jim Bridenstine, directeur de la Nasa, avait parlé d’un acte « inacceptable », ayant généré plus de 400 débris spatiaux qui ont mis en péril la sécurité des astronautes à bord de la Station spatiale internationale. Si l’incident n’a finalement pas eu de fâcheuses conséquences, l’orbite terrestre risque d’être rapidement saturé. Dans le contexte de la nouvelle course à l’espace, lancée par une foule d’entrepreneurs chevronnés aux rêves de géants, l’orbite terrestre va devenir de plus en plus encombrée. Depuis 1957, date de lancement de la sonde Spoutnik par l’Union soviétique, l’humanité a mis en orbite 9.000 satellites. Environ 5.000 d’entre eux s’y trouvent toujours, un chiffre qui pourrait bien connaître une inflation galopante. Les États-Unis ont désormais une force de l’Espace, une nouvelle branche des armées qui sera chargée d’assurer la domination américaine sur ce terrain convoité par la Chine, la Russie et l’Inde. Après l’armée de terre, l’armée de l’air, l’US Navy, le Corps des Marines et les garde-côtes, la force de l’Espace devient la sixième branche des armées américaines. Cette force sera placée sous l’autorité du secrétaire à l’US Air Force et dirigée par un chef des opérations spatiales, lui-même placé sous l’autorité directe du ministre de la Défense. Si Donald Trump a voulu lancer cette force, c’est parce que l’espace est devenu un terrain de guerre. La course à l’armement a commencé en 2007 alors que la Chine lançait son premier missile antisatellite avec succès. En mars 2019, c’était au tour de l’Inde. Quant à la Russie, on la soupçonne de mener des activités d’espionnage par ses satellites. En résumé, les États-Unis ne veulent plus être à la traine. Pour cela, la force de l’Espace américaine disposera d’un petit budget de 40 millions de dollars. En France, dans le cadre de la loi de programmation militaire, le gouvernement français a décidé de consacrer 3,6 milliards d’euros d’ici à 2025 à une future stratégie spatiale de défense. La France s’engage donc également sur ce terrain. Toutes les puissances spatiales qui ont émergé (France, Japon, Chine, Inde, Iran, Corée du Nord) ont suivi peu ou prou le même cheminement. Elles développent des missiles, jusqu’à mettre un satellite en orbite, démontrant ainsi leur capacité de menacer/dissuader leurs adversaires, tout en renforçant leur prestige et leur influence. Une puissance spatiale, qui se caractérise par sa capacité de construire, mettre en orbite et contrôler un satellite en toute autonomie, s’accompagne invariablement d’une volonté de puissance, au moins régionale. Certaines des puissances spatiales les plus matures développent également des moyens de surveillance des objets en orbite et, pour les plus soucieuses de leur défense, des moyens qui s’apparentent à des armes antisatellites. Avec la fin de la guerre froide, bon nombre d’efforts étatiques dans ce domaine diminuèrent. Les applications spatiales commerciales n’ont pas attendu la fin de la guerre froide pour se développer : les télécommunications commerciales par satellite existent depuis les années 1960. C’est en effet une activité particulièrement rentable, notamment une fois l’accès à l’espace acquis par les États. Enjeux financiers à l’appui, le domaine géostationnaire s’est remarquablement bien autorégulé au sein de l’Union internationale des télécommunications. Production de satellites en série, pré-positionnement en orbite pour garantir les services : c’est, aujourd’hui, la seule application spatiale qui fonctionne comme un véritable marché. Mis à part des fonctionnalités très spécifiques comme le durcissement ou la résilience, les capacités strictement militaires de télécommunications par satellite sont, en volume, bien inférieures à l’offre commerciale. L’observation depuis l’espace s’est également banalisée jusqu’à voir apparaître les premiers opérateurs commerciaux dans les années 1980. À présent ancrée dans le quotidien du grand public (météorologie, visualisation gratuite en ligne), elle reste une capacité particulièrement sensible d’un point de vue stratégique. Malgré la concurrence féroce entre les opérateurs commerciaux de différents pays, les États régulent toujours les capacités des satellites commerciaux, et conservent donc les meilleures performances pour leurs satellites de défense, même si l’écart ne cesse de diminuer. La surveillance de l’espace s’est ouverte plus récemment, à la fin des années 2000, au domaine commercial. Ce changement était motivé par le besoin de services complémentaires à l’exploitation de satellites, en particulier pour les opérateurs de satellites de télécommunications (maintien à poste, récupération de satellite, gestion des risques de collision, etc.), depuis la Space Data Association (2009), jusqu’aux services plus récents fournis par Ariane Group. La tendance est renforcée par les incitations du gouvernement américain à privatiser au maximum les activités spatiales. Seuls les lancements semblaient rester l’apanage des organisations étatiques. Les succès récents, depuis 2008, de la société SpaceX ont remis en cause ce statu quo, suivant le même souhait des autorités américaines. Explorant des choix techniques, comme la récupération de tout ou partie du lanceur, associés à des modèles économiques différents et à une tarification agressive, le lanceur Falcon 9 est parvenu à concurrencer Ariane 5 malgré son rapport coût/fiabilité sans égal. L’industrie affiche à présent des ambitions et une volonté supérieure à celle des puissances spatiales, et c’est peut-être là le changement le plus significatif. Après la banalisation de l’usage, voici celle de l’accès à l’espace. D’autres avancées technologiques viennent renforcer cette tendance, comme la propulsion spatiale électrique ou les nano-satellites. Ces technologies permettent, entre autres, d’exploiter des orbites plus basses et des satellites plus légers, deux facteurs majeurs de réduction des coûts de lancement. En plus des nouvelles modalités d’affrontement offertes par les avancées technologiques, cette banalisation de l’accès, cette profusion d’acteurs, et donc d’intérêts, est-elle à la source d’une conflictualité grandissante en orbite ? À l’instar des milieux terrestre, maritime et aérien, le milieu spatial constitue également une ressource. Son exploitation actuelle en montre les limites avec des orbites basses dangereusement encombrées de débris et des orbites géostationnaires saturées à certains méridiens, ce qui présente toujours le risque de renforcer la compétition. Enfin, une capacité placée ou transitant en orbite devient par construction stratégique : elle transcende par nature les frontières, et ce, de surcroît, en toute légalité. Le placement d’un satellite en orbite n’est par conséquent jamais un acte anodin du point de vue de la défense, et mérite donc toujours un minimum d’attention dans l’appréciation de la situation spatiale. Pour autant, à ce stade, le domaine spatial semble rester plus un enjeu révélateur d’un état de tension qu’une cause de conflit, ainsi que l’illustre l’éclairage historique. Pour réguler autant que faire se peut ce milieu stratégique, il a été institué le droit spatial. Cependant, il y a encore aujourd’hui très peu de cas, d’un règlement de contentieux entre deux utilisateurs de l’espace ? Les cas sont rares. D’une part, cela est lié à la nature hautement politique des questions spatiales. La voie diplomatique est privilégiée lorsqu’il y a un litige. D’autre part, il faut que les parties concernées aient la capacité de constater un événement et de l’attribuer à un tiers. Le club des États disposant d’une surveillance de l’espace est restreint : États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine très probablement et Iran. Le droit spatial est apparu lorsque les États en étaient les seuls utilisateurs. Qui plus est, deux puissances dominaient ce milieu stratégique : les États-Unis et l’URSS. De 1957 à nos jours, le paysage spatial a profondément changé. La démocratisation de l’accès à l’espace a permis à une soixantaine d’États de bénéficier des bienfaits du « point haut » sans pour autant devoir investir massivement « pour en être ». De plus, les acteurs privés ont fait, à la fin des années 1990 et surtout en 2010, une entrée remarquée dans le domaine, bousculant les équilibres. Fort de ces éléments, certains spécialistes évoquent un changement de paradigme. Toutes ces évolutions appelleraient logiquement à une mise à jour du droit spatial. Cependant, cette éventualité sans cesse évoquée est régulièrement remise à plus tard. Or, notamment dans l’esprit des militaires, l’espace extra-atmosphérique devient un milieu comme un autre, comme le cyber, où il est désormais envisageable de mener des opérations militaires, et c’est cela la nouveauté. Pour tenter de réguler les activités spatiales, plusieurs initiatives avaient été prises. La plus ancienne date de 1967, avec le traité de l’espace. En pleine guerre froide, les pays signataires, dont les Etats-Unis et l’URSS, s’étaient entendus pour interdire la mise en orbite d’armes de destruction massive (ADM). Les Américains et les Russes ayant pris le temps juste avant de mener des tests extra atmosphériques. Mais en dehors de ce traité, qui n’est pas très restrictif, tout est permis ou presque dans l’espace, y compris des satellites manœuvrants, des satellites civils mais qui pourraient se transformer en arme s’ils percutaient un autre appareil. En matière de régulation, il existe deux enceintes internationales où les pays peuvent discuter : le Comité des Nations unies pour l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique, qui se réunit à Vienne, et la Conférence du désarmement, qui se réunit à Genève. Dans ces deux instances, les discussions sont bloquées. A Vienne, certains pays refusent d’aborder le sujet de la régulation des satellites manœuvrant car ils estiment qu’il s’agit d’un système militaire, qui devrait être discuté à la Conférence du désarmement. Dans cette même enceinte, les discussions sont à l’arrêt depuis 2008, faute de consensus entre les nations. En 2008, l’UE avait bien tenté de pousser pour l’adoption d’un code de bonne conduite, non contraignant, pour les utilisateurs de l’espace mais le texte n’a jamais réussi à rallier tous les pays. Aujourd’hui, la Chine et la Russie défendent l’adoption d’un nouveau traité de l’espace qui interdirait la mise en orbite d’armes. Mais les Etats-Unis et l’Europe s’y opposent car ils estiment que ce traité serait invérifiable. Washington voudrait aussi que le texte prenne en compte les armes non déployées dans l’espace, comme les missiles anti satellites, qui sont aujourd’hui l’arme de prédilection pour neutraliser un satellite en orbite. En 2007, la Chine avait d’ailleurs testé la destruction d’un de ses satellites par un missile lancé du sol et la collision avait créé une nuée de débris très dangereux pour tous les systèmes spatiaux. Les Américains prennent la chose très au sérieux car ils détiennent plus de la moitié des satellites actuellement opérationnels. Entre 5.000 et 8.000 satellites ont été envoyés dans l’espace depuis Spoutnik en 1957, aujourd’hui, 1.800 sont opérationnels. Ces chiffres donnent une idée de la révolution en cours dans l’espace. Dans un futur proche, une poignée de sociétés privées promettent d’envoyer plus de satellites dans l’espace que toute l’humanité en 60 ans d’histoire spatiale. Dans l’espace, l’avenir est donc aux constellations, des flottes de milliers de satellites lancés par quelques sociétés privées qui s’apprêtent à bouleverser l’équilibre qui existait là-haut.

A l’avenir, l’espace sera de plus en plus encombré et les technologies déployées vont flirter de plus en plus entre le civil et le militaire. Face à cela, les grandes puissances peinent à s’accorder sur des règles communes et l’espace risque de devenir un milieu comme les autres, c’est-à-dire un milieu militarisé. La lutte pour l’utilisation ou le déni d’utilisation de l’espace peut conduire, là aussi à l’exemple de l’évolution de la guerre aérienne, à une lutte pour la supériorité ou même la suprématie spatiale. La supériorité est limitée dans le temps et l’espace selon les moyens mis en œuvre et les effets à obtenir, tandis que la suprématie, ou le déni total, peut amener une destruction de tous les moyens adverses. S’y ajoute une possibilité moins envisageable pour la guerre aérienne, celle de dénier l’espace en détruisant le maximum de moyens en orbite basse, par exemple en multipliant les débris, rendant ainsi l’orbite ciblée impropre à l’utilisation pour tous les belligérants. Celui qui ferait ce choix, en limitant volontairement sa dépendance à l’espace, peut gagner un avantage au moins momentané dans les opérations sur un adversaire dépendant. Un belligérant capable de  jongler  entre utilisation et indépendance des moyens spatiaux multiplierait d’autant ses possibilités en matière de modes d’action, donc aussi en capacité à provoquer la surprise. Dans tous les cas, la question n’est plus simplement d’agir dans l’espace à partir de la Terre, mais bien d’opérer dans l’espace, depuis l’espace et vers l’espace. Une nouvelle dimension de la conflictualité qui tirera beaucoup de l’expérience et des théories préexistantes, car la guerre conservera sa nature fondamentale. Mais il restera aussi beaucoup à inventer compte tenu des spécificités de ce domaine somme toute très nouveau pour l’homme, dans un cadre conceptuel très proche de ce qu’il fut dans les premiers temps de l’aéronautique militaire tant la parenté est apparente par-delà la différence de nature des milieux. Cependant, même si les priorités actuelles se concentrent sur la garantie de notre capacité à accéder à l’espace et à l’utiliser, les investissements humains, matériels et financiers à consentir sont significatifs.

En juillet 2019, la France a changé de doctrine spatiale militaire. En tant que chef des armées, le Chef de l’Etat Emmanuel Macron avait alors donné, son feu vert pour ce changement de doctrine. De défensive, la doctrine spatiale devient offensive. « La nouvelle doctrine spatiale et militaire qui m’a été proposée par la ministre (des armées Florence Parly), que j’ai approuvée, permettra d’assurer notre défense de l’espace et par l’espace », avait-il indiqué. « Nous renforcerons notre connaissance de la situation spatiale, nous protégerons mieux nos satellites, y compris de manière active », avait-il assuré. Clairement, la France se donne les moyens de riposter quand elle sera attaquée ou anticipera une attaque. Pour l’heure, elle n’en a pas encore la possibilité, faute d’armes disponibles dans les armées. La France doit « répondre aux défis qui se posent dans les domaines terrestre, maritime et aérien, mais aussi dans les nouvelles zones de confrontation que sont l’espace cyber ou l’espace exo-atmosphérique », avait rappelé Emmanuel Macron lors d’un discours au ministère des Armées. La LPM actuelle prévoit un budget de 3,6 milliards d’euros pour le spatial de défense. Il doit notamment permettre de financer le renouvellement des satellites français d’observation CSO et de communication (Syracuse), de lancer en orbite trois satellites d’écoute électromagnétique (CERES) et de moderniser le radar de surveillance spatiale Graves. Florence Parly avait annoncé au dernier salon du Bourget qu’elle avait décidé début juin 2019 de lancer les études de deux nouveaux programmes spatiaux : Iris, qui succédera à CSO, est destiné à renouveler la capacité d’observation optique et Céleste, qui remplacera CERES, renforcera les capacités de renseignement d’origine électromagnétique de la France. Deux programmes pour garder « toujours l’avantage, pour que nos armées conservent leur supériorité sur le terrain », avait fait valoir la ministre. En conséquence, si la loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit de consolider les capacités spatiales françaises, c’est bien dans l’optique d’une coopération internationale, notamment européenne, qui seule garantira une place parmi les puissances spatiales.