Pakistan- Inde : Le Cachemire au centre des enjeux

Pakistan- Inde - Le Cachemire au centre des enjeux

L’histoire chaotique et mouvementée des rapports entre New Delhi et Islamabad est parsemée de plus de déceptions que de succès, de revers que d’avancées, et cette histoire reste particulièrement vive dans la mémoire collective des belligérants.

Le 21 février dernier a été célébré le 20e anniversaire de la Déclaration de Lahore (21 février 1999), cette initiative bilatérale formalisée par un traité qui entendait à la fois écarter le péril nucléaire du sous-continent indien (un an après les campagnes d’essais nucléaires indiens et pakistanais du printemps 1998) et engager un nouveau chapitre plus coopératif entre les deux pays d’Asie méridionale. Moins de deux mois plus tard, en avril 1999, s’engageait malgré tout (durant deux mois et demi) sur les hauteurs du Cachemire la crise de Kargil, le quatrième conflit indo-pakistanais depuis l’indépendance en 1947.

La frontière entre l’Inde et le Pakistan s’est brutalement embrasée en février dernier. À la suite d’un attentat de séparatistes au Cachemire, l’Inde a riposté avec ses avions de chasse. Une sorte de duel aérien s’est ensuivi, entraînant la perte d’un MIG 21 indien dans des circonstances obscures. La connexion régulatrice entre les deux puissances nucléaires a fonctionné mais la tension acceptée démontre plusieurs choses.

Tout d’abord, l’escalade indienne puisque ses avions ont pour la première fois depuis 1971 frappé au-delà du Cachemire. Il y a là une stratégie risquée de la part de N. Modi, même si cela fait plusieurs fois que des incidents terroristes impunis frappent l’Inde. Cependant, si l’attentat est revendiqué par un mouvement pakistanais, son auteur est bien un Cachemirien indien. Il pose la question du contrôle indien de cette région : cela signale le durcissement de New-Dehli sur fond de la rhétorique nationaliste qui s’est approfondie ces dernières années et qui constitue un jeu dangereux.

Il est coutumier, lorsque l’on aborde la question indo-pakistanaise, de réduire le conflit à un différend territorial au Cachemire sur lequel est venu se greffer, depuis 1998, la question nucléaire. En plus de simplifier la question à outrance, un tel réductionnisme masque de nombreux autres dossiers problématiques qui sont associés à la relation entre New Delhi et Islamabad. Lorsque le sous-continent indien a pris son indépendance en 1947, la partition a déclenché un mouvement de populations inégalé à ce jour (entre 12 et 14 millions de personnes déplacées selon les estimations) et de véritables pogroms. Immédiatement après, la première guerre indo-pakistanaise s’ouvre sur la question du Cachemire qui, à partir de ce moment, cristallisera toutes les tensions entre Karachi (alors capitale du Pakistan) et Delhi. Lorsque le conflit éclate à nouveau, d’abord en 1965 (aucun changement sur le terrain) puis à nouveau en 1970-1971 (aboutissant à l’indépendance du Bangladesh), la mémoire oppositionnelle des États en est alimentée et amplifiée. Depuis 1998, les situations qui auraient mené auparavant à une guerre ouverte demeurent au stade de crises, aucun des deux partis, sous la pression d’acteurs tiers (au premier rang desquels les États-Unis) ne risquant de s’engager dans la voie du conflit nucléaire. Alors qu’ont été célébrés, en 2017, les 70 ans d’indépendance des deux pays, le conflit s’enracine et se gèle, fermement ancré dans les psychologies nationales et étatiques, alimentées par les échos de la partition. La relation entre les deux pays demeure entachée par la mémoire de l’histoire, et chacune des tentatives de rapprochement doit faire face à cette construction oppositionnelle des États.

Malgré l’existence d’autres questions sources de conflits, le Cachemire demeure le dossier le plus complexe, et le plus lourd en vies humaines. Chaque État campe sur ses positions, prenant les Cachemiris en étau. New Delhi, se fondant sur l’accession à l’Inde signée par le maharadjah Singh le 26 octobre 1947, considère que la situation au Cachemire, en particulier les évènements dans la vallée du Cachemire, relève de ses affaires intérieures et doit donc être gérée comme un problème d’ordre public. De son côté, le Pakistan considère le Cachemire comme sa « veine jugulaire », à la fois pour le symbole qu’il représente pour l’identité pakistanaise, et pour la réalité socio-économique de la région, laquelle est la source des trois grands fleuves qui coulent dans le pays, le Chenab, l’Indus et le Jhelum. Si la vallée du Cachemire représente la région la plus contestée, c’est bien l’ensemble de l’ancien État princier du Jammu-et-Cachemire qui est concerné. Islamabad et New Delhi se rejoignent toutefois sur leur opposition farouche à l’indépendance de la région ou d’une partie de celle-ci, malgré les mouvements indépendantistes au sein de la population cachemirie. Complexifiant la donne, d’autres régions ou mouvements défendent le rattachement à l’un ou l’autre État, s’attirant ainsi les faveurs des capitales. Le nouveau gouvernement pakistanais ne change pas la ligne de conduite du pays : le ministre des Affaires étrangères Qureshi a ainsi rappelé dans les médias que le Cachemire, pierre angulaire de la politique étrangère du pays, était illégalement occupé par l’Inde. De son côté, le gouvernement indien fait face régulièrement à des manifestations dans toute la région, et à Srinagar en particulier. Octobre 2018 a ainsi été marqué par un regain des protestations, ces récents évènements survenant alors que l’Inde et le Pakistan sont déjà à couteaux tirés depuis la mort de Burhan Wani (commandant d’un groupe militant cachemiri) en juillet 2016, l’attaque d’Uri en septembre 2016, et l’attaque de Sunjuwan en février 2018.

D’autres problématiques, passant plus inaperçues sous le poids de la question cachemirie, nourrissent pourtant le conflit. Ainsi en est-il de l’indétermination de la frontière à Sir Creek, qui mène régulièrement les deux États à arrêter des pêcheurs qui auraient franchi les limites territoriales – récemment, l’Agence de sécurité maritime du Pakistan (PMSA) a ainsi arrêté 16 pêcheurs indiens. De même, le glacier de Siachen, tristement connu comme le champ de bataille le plus élevé au monde à plus de 6000 mètres d’altitude, reste un contentieux territorial ouvert. La plupart des décès (est. 97 %) sont causés par les conditions climatiques, et non par les combats. De nombreux analystes soulignent à ce titre l’absurdité de ce conflit, dont les enjeux géostratégiques semblent bien difficiles à discerner. Par ailleurs, malgré le traité sur les eaux de l’Indus de 1960, des tensions ont émergé concernant la gestion des eaux du bassin hydraulique, en particulier autour de deux projets hydroélectriques indiens sur le fleuve Chenab, accusés par le Pakistan de violer les termes du traité.

Les relations indo-pakistanaises oscillent sur une échelle relationnelle allant de mauvaise à abyssale, et malgré les espoirs, la donne géopolitique changeante de la région ne va pas la stabiliser. La Chine, qui affirme sa puissance sur la scène régionale (et internationale) n’est pas un facteur de stabilisation. Inde et Chine sont en compétition pour le leadership régional. Beijing et Islamabad entretiennent une relation très proche (« all-weather friendship ») nourrie par leur animosité commune envers New Delhi. Le projet des nouvelles routes de la soie, nouvelle donne géoéconomique, semble insuffisant pour stabiliser une région en proie à de nombreux déficits de confiance et trop peu d’intégration. Les développements récents confirment d’ailleurs ceci, le Pakistan semblant de plus en plus pris dans les toiles du piège de la dette chinoise, menant le pays au bord du risque de défaut de paiement – la prise de conscience du gouvernement pakistanais ayant été causée par le coût élevé de la construction du projet de chemin de fer pour relier Karachi à Peshawar, le projet le plus important du CPEC. Une telle situation financière risque bien de déstabiliser davantage le pays, malgré les espoirs qu’Islamabad plaçait dans les investissements chinois.

Lors du dernier accrochage en février dernier, le Pakistan n’a pas reçu beaucoup d’appui, ni des Américains ni des Chinois. La faute sans doute à une lutte anti-terroriste peu convaincante. Mais l’isolement d’Islamabad est tout autant inquiétant.

Le Premier ministre pakistanais avait appelé à l’apaisement des esprits. « Pouvons-nous nous permettre le moindre mauvais calcul avec le genre d’armes que vous avez et que nous avons ? » avait-il déclaré, en référence à l’arsenal nucléaire des deux pays. Doit-on craindre l’emploi de l’arme atomique ?

Plus généralement, assiste-t-on à l’effondrement du système multilatéral de contrôle de l’armement nucléaire ? Le 2 février 2019, la Russie s’est retirée du traité FNI visant à démanteler un grand nombre de missiles nucléaires ; un jour après les États-Unis.