États-Unis : Une élection présidentielle sous tensions

Etats-Unis  Une élection présidentielle sous tensions

Jeudi 27 août, la convention républicaine a pris fin à Washington avec la désignation du même duo qu’en 2016 : Donald Trump, candidat à la présidence des États-Unis, et Mike Pence, à la vice-présidence. Les adversaires, eux, ont changé : Joe Biden et Kamala Harris, qui ont concentré les attaques des républicains pendant ces quatre jours. Le contexte aussi est bouleversé, en raison de la pandémie de Covid-19, mais aussi de nouvelles manifestations dans le pays et avec un bilan à défendre pour le président sortant. Donald Trump a quant à lui clos la convention républicaine, en dénonçant la « faiblesse » de Joe Bien, le présentant comme une marionnette de la « gauche radicale ». « Il est le destructeur des emplois américains, et si on lui en laisse la chance, il sera le destructeur de la grandeur américaine », a-t-il lancé à propos l’ancien vice-président de Barack Obama. Pendant toute la campagne, Joe Biden a compté entre 4,5 et 10 points d’avance sur Donald Trump dans les sondages. Suffisant pour remporter la présidentielle aux côtés de sa colistière Kamala Harris ?

C’est une particularité des États-Unis : plusieurs campagnes électorales se superposent. Le scrutin du 3 novembre n’envoie pas seulement un candidat à la Maison Blanche. Les Américains votent aussi pour renouveler la Chambre des représentants, ainsi qu’un tiers des sénateurs. En parallèle de ces échéances nationales, de nombreux États organisent des scrutins locaux : référendums, élection de gouverneurs et de juges, etc. L’image restera : celle d’un président illettré et analphabète brandissant comme un sceptre une bible dont il se sert pour affirmer son autorité. Trump, et c’est sa force, sa seule peut-être, ne recule devant aucun interdit : cet homme est capable des pires bassesses pour assurer sa réélection. S’il venait à être battu aux prochaines élections, Trump n’acceptera probablement pas le verdict des urnes et refusera de se démettre. Il inventera mille complots, convoquera mille théories fumeuses pour éviter de se retrouver à la porte de la Maison-Blanche. Et en dernier recours, il n’hésitera pas à appeler à l’insurrection populaire afin de se maintenir à son poste. La perspective de dizaines de milliers de morts, d’un pays à feu et à sang, d’un embrasement généralisé ne le fera pas reculer. Il ira au bout de sa logique, quitte à finir en martyr ou en prison. Pour Trump, la défaite n’est vue que comme l’apanage des faibles, et s’y résoudre reviendrait à nier le fondement même de sa personnalité. En aout dernier, le Parti républicain avait annoncé une convention d’investiture placée sous le signe de l’optimisme. La première soirée, lundi 24 août, n’a pas tenu cette promesse. Seules les interventions de l’ancienne ambassadrice aux Nations unies Nikki Haley et du sénateur de Caroline du Sud Tim Scott, plus fidèles au thème reaganien de la « cité brillante sur la colline », ont échappé à la noirceur. Rien n’a manqué pour chauffer à blanc la base trumpiste, pas même un émigré cubain qui a mis en garde, des sanglots dans la voix, contre les promesses du Parti démocrate. Elles lui rappellent, a-t-il dit, celles « de Fidel Castro », et « ceux qui ont souffert et qui sont morts pour les avoir crues ». Une enseignante en guerre contre l’éducation publique a dénoncé de même les syndicats, coupables d’avoir « intentionnellement réécrit l’histoire américaine pour perpétuer les divisions, pervertir les souvenirs de nos Pères fondateurs américains et dénigrer nos vertus judéo-chrétiennes ». Inlassablement, un péril « socialiste », sans doute le terme qui est revenu le plus souvent au cours de la soirée, mais aussi « marxiste » ou « révolutionnaire », a été dénoncé que seul un homme pourrait empêcher, Donald Trump, qualifié de « garde du corps de la civilisation occidentale » par Charles Kirk, un jeune et influent conservateur proche de Donald Trump Jr, le fils aîné du président sortant. Ce péril s’est parfois curieusement combiné avec une dénonciation en vogue il y a quatre ans, lorsque les républicains assimilaient la candidate démocrate Hillary Clinton à une oligarchie élitiste favorable au libre-échange et aux délocalisations. Le représentant républicain de Floride Matt Gaetz a évoqué « un film d’horreur » dans lequel, après une victoire de Joe Biden, « il n’y aura pas de refuge pour la liberté ». Patricia et Mark McCloskey, un couple de Saint Louis (Missouri) qui a défrayé la chronique en pointant des armes, parce qu’il se sentait menacé, contre les manifestants qui protestaient contre les violences policières, ont assuré que « votre famille ne sera pas en sécurité dans l’Amérique de gauche radicale des démocrates », accusés de vouloir « la fin des zones pavillonnaires », sous-entendu blanches, du fait d’une politique du logement favorable à la mixité raciale. Le réquisitoire le plus enflammé a été prononcé par l’amie du fils aîné du président, Kimberly Guilfoyle, qui travaille au sein de l’équipe de campagne de Donald Trump. Sur un ton particulièrement véhément, elle a pris l’exemple de la Californie, dont le gouverneur démocrate, Gavin Newsom, est son ex-mari, devenue selon elle, « une terre d’aiguilles d’héroïne jetées dans les parcs, d’émeutes dans les rues et de pannes d’électricité dans les maisons ». Les démocrates « veulent détruire ce pays et tout ce pour quoi nous nous sommes battus et qui nous importe. Ils veulent voler votre liberté, votre liberté. Ils veulent contrôler ce que vous voyez, pensez et croyez afin de pouvoir contrôler votre vie », a-t-elle assuré, hurlant presque, en l’absence pourtant de public. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu lors de cette convention. Le matin même de son ouverture, pas moins de 27 anciens élus du Grand Old Party (ou GOP, le surnom du parti) ont annoncé la création des « Républicains pour Joe Biden ». Parmi eux, l’ancien sénateur de l’Arizona Jeff Flake. « C’est parce que je suis conservateur, parce que je crois en la Constitution et en la séparation des pouvoirs, et parce que la conduite et le comportement de notre président actuel m’inquiètent que je soutiens Joe Biden », a-t-il justifié, dans un communiqué. Un coup dur pour le parti, car faire une annonce de la sorte, le jour de la convention est terriblement bien choisi. Jeff Flake voulait court-circuiter la communication de Trump qui voulait faire de la convention républicaine son moment, alors que l’épidémie de Covid-19 le prive de vrais meetings. D’autant que ces défections viennent s’ajouter aux prises symboliques des démocrates lors de leur convention, durant laquelle une large place avait été accordée à d’anciens républicains qui appelaient à voter contre Donald Trump. Parmi eux, John Kasich, ancien gouverneur républicain de l’Ohio, Colin Powell, ancien général et chef de la diplomatie de George W. Bush, ou encore Cindy McCain, la veuve du sénateur John McCain, décédé en 2018. A l’inverse, un élu démocrate à la Chambre des représentants, Vernon Jones, a, lui, appelé à voter Donald Trump. A trois jours de l’élection présidentielle américaine, la tendance semble indiquer que le candidat démocrate Joe Biden va battre Donald Trump et devenir le futur locataire de la Maison Blanche. En effet, les prédictions du site d’analyse politique Five Thirty Eight, fondées sur une compilation de sondages locaux et nationaux, donnaient à la fin du mois de septembre à l’ancien vice-président démocrate 74% de chance de l’emporter. Et ce, malgré les récents sondages plus favorables au président à la suite de la convention nationale républicaine. Mais, échaudés par l’expérience de 2016 où Hillary Clinton était donnée grande gagnante par de nombreux sondeurs, commentateurs et médias, de nombreux Américains se méfient.

De son côté, Trump en campagne redouble d’efforts et martèle le thème de « la loi et l’ordre » pour peindre les démocrates en complices, sinon en responsables, des manifestations émaillés d’émeutes qui ont secouées les États-Unis depuis la mort de George Floyd lors de son arrestation en mai dernier. Le paradoxe de ces élections, est qu’elles sont toujours suivies avec passion, dans le monde entier, alors qu’en réalité leur importance n’est plus la même. De fait, leur enjeu a changé de nature. L’Amérique n’est plus, et n’exerce plus la prééminence qui était la sienne dans le monde il y a encore une dizaine d’années. Et l’Amérique aura du mal à regagner le mélange de respect légitime et de crainte justifiée qui l’entourait. Le monde a changé et l’Amérique, qu’elle soit « bleue » ou « rouge », est fatiguée du monde. Sur le strict plan de la politique internationale, les différences seront en réalité plus de style que de substance, entre une deuxième présidence Trump et une présidence Biden. Si les élections américaines sont importantes, décisives mêmes pour l’Amérique, comme pour le monde, ce sont pour d’autres raisons. Ce n’est pas tant ce que « fera » l’Amérique, à l’exception notable, bien sûr, des enjeux climatiques et énergétiques, qui est l’enjeu des élections ; c’est ce qu’elle « sera ». Si la relation transatlantique redémarre sur des bases plus saines avec Biden, il serait donc dangereux de l’aborder avec les références et les clés de lecture du passé. Un pays affaibli par ses divisions mais normal, géré par un président qui ne fait pas rêver peut-être, mais qui ne fait pas peur par son imprévisibilité, son amoralité, sa vulgarité. La victoire du candidat démocrate serait celle d’une Amérique qui retrouverait l’acceptation du multilatéralisme, l’importance accordée aux valeurs démocratiques, mais plus encore, la priorité donnée à la décence sur la ruse, à l’empathie et au respect des hommes sur le culte de la brutalité et du mépris par un candidat républicain, qui a eu quatre ans pour apporter la preuve de son incapacité à diriger sereinement les États-Unis. Mais le retour d’une Amérique plus normale ne signifie pas le retour à la normale. La relation transatlantique ne redeviendra pas ce qu’elle a été, parce qu’un nouvel acteur majeur s’est imposé sur la scène internationale, avec détermination et les moyens de ses ambitions. La guerre froide d’hier était une guerre civile et idéologique entre Occidentaux. Face à l’URSS, l’Amérique voyait dans l’Europe, ne serait-ce que géographiquement, sa première ligne de défense. Et pour l’Europe, l’Amérique constituait une forme d’assurance-vie ultime. Face à la Chine, tout a changé, d’autant que l’Europe n’intéresse guère les Américains, qui n’ont plus les liens culturels et historiques qu’ils avaient hier avec le Vieux Continent. La guerre froide a laissé place à un conflit de civilisations, dans lequel l’Amérique a moins besoin de l’Europe, et où l’Europe nourrit encore l’espoir, voir l’illusion, de pouvoir jouer un rôle presque indépendant de balancier entre la Chine et les États-Unis.

À l’égard de la Chine et de la Russie, le style sera certes très différent, mais sur le fond, là encore, les différences seront peu significatives. Biden évitera de donner l’impression de « flirter » avec des régimes autoritaires, mais le mélange de fermeté et d’ouverture continuera de s’imposer. Du Moyen-Orient à l’Asie, il y aura certes plus que des nuances entre la politique étrangère de Trump et celle de Biden. Élu quarante-sixième président des États-Unis, Joe Biden cherchera à retrouver une position plus équilibrée entre l’Arabie saoudite et l’Iran, prendra ses distances avec les politiques d’implantations israéliennes. Mais ce seront des différences à la marge. L’essentiel est ailleurs. L’Amérique ne veut pas redevenir un acteur décisif majeur dans une région qui lui a beaucoup énormément. De fait, l’Amérique a d’autres priorités. La réélection de Trump hypothèse possible, mais toujours la moins probable à l’heure de la pandémie galopante, constituerait un encouragement pour les forces qui remettent en cause le système démocratique, des populistes aux régimes autoritaires. L’élection de Biden serait pour ces mêmes forces un sérieux avertissement, la preuve ultime qu’en période de crise, il n’est pas possible de faire n’importe quoi.

Mais à l’instar de la précédente élection présidentielle, les sondages pourraient aussi se tromper. Soit parce que les électeurs timides de Trump n’admettent pas le soutenir, comme en 2016. D’autant plus qu’un récent sondage Bloomberg suggère que les républicains et les indépendants sont moins susceptibles que les démocrates de révéler leurs préférences partisanes sincères. Soit aussi parce que les échantillons démographiques des sondeurs, en particulier dans les États charnières, pourraient être défaillants et inclure trop de démocrates et/ou trop peu d’hommes blancs non diplômés, biaisant ainsi les résultats en faveur de Joe Biden. Reste à savoir si la stratégie adoptée lors de la convention démocrate visant à dresser le portrait de Joe Biden en homme décent et bienveillant saura rivaliser avec celle du chaos et de la division exploités et entretenus par l’actuel président, et si elle saura convaincre les citoyens des Swing States où se jouera l’élection du 3 novembre 2020.