Egypte – Ethiopie – Les tensions autour du Nil

Egypte – Ethiopie – Les tensions autour du Nil

L’Éthiopie termine la construction du Grand barrage Renaissance qui, une fois achevé dans le courant de cette année, sera la plus grande centrale hydroélectrique d’Afrique. Sa construction a commencé en 2011 sur l’affluent du Nil Bleu dans les hautes terres du nord de l’Ethiopie d’où jaillissent 85% des eaux du Nil. Cependant, le méga-barrage a provoqué entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan une querelle, que les États-Unis veulent aider à régler par des négociations.

Au centre de la dispute se trouvent les plans de remplissage des bassins du méga barrage car l’Égypte craint que le projet ne permette à l’Éthiopie de contrôler le débit du plus long fleuve d’Afrique. Les centrales hydroélectriques ne consomment pas d’eau, mais la vitesse à laquelle l’Éthiopie remplit le réservoir du barrage aura une incidence sur le débit en aval.

L’Égypte, pays du bassin du Nil en aval qui dépend de ce fleuve pour son eau douce, craint que la construction du GERD n’affecte sa part annuelle de 55,5 milliards de mètres cubes de l’eau du fleuve. Il faudra du temps pour remplir le réservoir, ce qui aura un impact sur le niveau du fleuve. L’Éthiopie veut le faire en six ans. Mais l’Egypte a proposé une période de dix ans, ce qui signifie que le niveau du fleuve ne baissera pas de façon spectaculaire, surtout dans la phase initiale de remplissage du réservoir. Les pourparlers à trois entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie au sujet de l’exploitation du barrage et du remplissage de son réservoir n’ont pas progressé en quatre ans et maintenant les États-Unis essaient de faire de la médiation.

L’Egypte dépend du Nil pour 85% de son eau. Ce pays a historiquement affirmé qu’avoir un débit stable des eaux du Nil était une question de survie dans un pays où l’eau est rare. Un traité de 1929 (et un traité subséquent en 1959) a donné à l’Égypte et au Soudan des droits sur presque toutes les eaux du Nil. Le document de l’époque coloniale donnait également à l’Égypte un droit de veto sur tout projet des pays en amont qui aurait une incidence sur sa part des eaux. L’Éthiopie affirme qu’elle ne devrait plus être liée par cet ancien traité et a commencé à construire son barrage en mars 2011 sans consulter l’Égypte. Le président égyptien Abdul Fattah al-Sissi a déclaré en septembre 2019 que ce projet n’aurait jamais démarré si l’Égypte n’avait pas été distraite par les troubles politiques. La principale préoccupation des Egyptiens est que si le débit d’eau baisse, cela pourrait affecter le lac Nasser, le réservoir plus en aval, derrière le barrage d’Assouan en Égypte, qui produit la majeure partie de l’électricité du pays. Cela pourrait également impacter le transport sur le Nil en Egypte si le niveau de l’eau est trop bas, en plus du risque pour les agriculteurs qui dépendent de l’eau pour l’irrigation.

Pourquoi l’Éthiopie veut-elle un si grand barrage ? Le barrage qui aura couté plus de 4 milliards de dollars US est au cœur des rêves industriels et manufacturiers de l’Éthiopie.

Le projet de barrage ne dépend pas de financements extérieurs, mais d’obligations d’État et de fonds privés. Une fois terminé, il devrait être en mesure de produire 6000 mégawatts d’électricité. Or, L’Éthiopie connaît une grave pénurie d’électricité, 65% de sa population n’étant pas raccordée au réseau. L’énergie produite sera suffisante pour connecter ses citoyens et vendre le surplus aux pays voisins. L’Éthiopie considère également le barrage comme une question de souveraineté et a critiqué ce qu’il considère comme une ingérence étrangère en la matière.

L’Éthiopie n’a pas pour autant, ralenti le rythme de construction de son barrage, qui est construit à presque 70%. Deux turbines pourraient commencer à produire de l’électricité dès 2020. « Nous avons un plan pour commencer à remplir le réservoir à la prochaine saison des pluies et nous commencerons à produire de l’électricité avec deux turbines en décembre 2020″, avait déclaré le ministre éthiopien de l’Eau, Seleshi Bekele, en septembre 2019.

Mais l’Égypte a proposé une période plus longue afin que le niveau du fleuve ne baisse pas de façon spectaculaire, en particulier dans la phase initiale de remplissage du réservoir. Les pourparlers à trois entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie sur l’exploitation du barrage et le remplissage de son réservoir n’ont pas progressé depuis plus de quatre ans. L’Égypte juge inacceptable la poursuite du chantier, avec de possibles conséquences sur la stabilité régionale. Toutefois, un conflit armé reste possible, mais peu probable. Le président Al-Sissi avait déjà affirmé « qu’il n’y avait pas de solution militaire. » Malgré la rhétorique agressive, le dialogue n’est pas rompu et l’Égypte tente d’assouplir la position de son voisin.

Les égyptiens exigent un nouveau calendrier afin que le remplissage du barrage prenne de 12 à 21 ans, contre l’avis des éthiopiens, qui jugent cela inacceptable.

L’une des principales préoccupations de l’Egypte est la baisse du débit du Nil, cela pourrait affecter le lac Nasser, le réservoir situé plus en aval, derrière le barrage d’Assouan, qui produit la majeure partie de l’électricité égyptienne. L’Éthiopie affirme que l’une des conditions préalables que l’Égypte avait posées à l’accord était que le barrage soit relié au barrage d’Assouan. L’Egypte craint également que le barrage ne restreigne son approvisionnement déjà limité en eau du Nil, qui est presque la seule source d’eau pour ses citoyens. Il pourrait également affecter le transport sur le Nil en Egypte si le niveau de l’eau est trop bas et affecter les moyens de subsistance des agriculteurs qui dépendent de l’eau pour l’irrigation.

Les pays voisins, dont le Soudan, le Sud-Soudan, le Kenya, Djibouti et l’Érythrée, sont susceptibles de bénéficier de l’électricité produite par le barrage. Beaucoup de ces pays ont d’énormes déficits en matière d’électricité. Pour le Soudan, il y aurait un avantage supplémentaire, qui serait une meilleure régulation du débit du fleuve, lissé sur toute l’année, car le pays souffre de graves inondations, durant la période d’août et de septembre. Le conflit pourrait-il conduire à une guerre ? En 2013, il avait été fait état d’un enregistrement secret montrant des politiciens égyptiens proposant une série d’actes hostiles contre l’Éthiopie au sujet de la construction du barrage. Le président Al Sissi aurait également déclaré que l’Égypte prendrait toutes les mesures nécessaires pour protéger leurs droits sur les eaux du Nil. En octobre 2019, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed avait déclaré aux députés « qu’aucune force » ne pourrait empêcher l’Éthiopie de construire le barrage. L’International Crisis Group avait averti en 2019 que les pays « pourraient être entraînés dans un conflit » à propos du barrage.

Le fait que les Etats-Unis soient intervenus montre la gravité de la situation et la nécessité de sortir de l’impasse. L’Égypte a demandé l’intervention des États-Unis pour sortir de l’impasse, après que le président Al Sissi ait demandé au président Trump de servir de médiateur dans le conflit, l’Éthiopie a d’abord été réticente à accepter cette proposition. Un conflit entre les deux États, qui sont tous deux des alliés des États-Unis, pourrait menacer la route commerciale internationale vitale qui passe par le canal de Suez et le long de la Corne de l’Afrique. En janvier 2020, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed avait demandé au président sud-africain Cyril Ramaphosa d’aider également à la médiation dans ce conflit. M. Abiy a déclaré que, en tant que nouveau président de l’Union africaine, M. Ramaphosa pourrait aider à résoudre le problème de manière pacifique. La rencontre de deux jours organisée les 8 et 9 janvier 2020 à Addis-Abeba en Éthiopie en présence des ministres de l’Eau de ses pays s’est soldée par un nouveau blocage.

Ce blocage vient allonger la liste des échecs si l’on sait que, pour la quatrième fois depuis novembre 2019, l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan n’ont pas pu se mettre d’accord. Le nœud du problème se trouve surtout entre Addis-Abeba et Le Caire. Les Éthiopiens veulent un remplissage rapide du barrage pour bénéficier le plus vite possible de sa production électrique.