CHINE – Une nouvelle course à l’armement nucléaire

CHINE – Une nouvelle course à l’armement nucléaire

En juillet dernier, les États-Unis ont fait part de leur grande préoccupation à la suite d’informations sur un important renforcement par la Chine de son arsenal nucléaire, appelant Pékin à un dialogue en vue d’éviter une nouvelle course aux armements. La Chine semble construire des centaines de nouveaux silos pour abriter des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), ce qui interroge sur ses intentions. Pour certains experts, les immenses champs de silos semblent être la réponse de la Chine à ses rivaux qui disposent de beaucoup plus d’armes nucléaires. Ces derniers mois, des analystes de la Fédération des scientifiques américains (FAS) et de l’Institut d’études internationales de Middlebury (MIIS), se fondant sur des images satellites commerciales, ont constaté que la Chine construisait ce qui semble être environ 250 nouveaux silos à missiles. La Chine ne disposait auparavant que d’une vingtaine de silos.

« Il est de l’intérêt de tout le monde que les puissances nucléaires discutent directement entre elles de la réduction des dangers nucléaires et de la façon d’éviter les mauvais calculs », avait déclaré aux journalistes Robert Wood, l’ambassadeur américain lors de la dernière Conférence de Genève sur le désarmement. Il réagissait à des informations de presse parues en juin dernier selon lesquelles la Chine était en train de construire plus de cent nouveaux silos pour des missiles balistiques intercontinentaux. Le Washington Post[1], citant une analyse effectuée par le Centre James Martin pour les études sur la non-prolifération – dont le siège est en Californie – d’images satellites, avait écrit que 119 silos étaient en construction dans le désert de Gobi près de Yumen, une ville du nord-ouest de la Chine. C’est « très préoccupant », avait commenté Robert Wood. « Tant que la Chine ne s’assiéra pas avec les États-Unis de manière bilatérale, le risque d’une course aux armements dévastatrice continuera à augmenter et ce n’est de l’intérêt de personne. » Ce pays, a ajouté le diplomate américain, prétend être « une puissance nucléaire responsable » et que son « très, très petit arsenal n’a qu’un but défensif » : « mais quand vous voyez beaucoup de ce que la Chine fait, cela est en contradiction avec ce qu’elle dit ». Robert Wood a évoqué une série de nouveaux systèmes d’armements que la Chine chercherait à développer, y compris des missiles capables d’atteindre les États-Unis, qui ont le « grand potentiel de modifier l’entière dynamique de la stabilité stratégique mondiale ». Pour lui comme pour de nombreux observateurs, l’un des principaux problèmes est le manque de transparence dans ce domaine de la Chine, qui ne donne aucun détail sur son arsenal nucléaire.

En 2020, dans sa première évaluation rendue publique, concernant la capacité nucléaire de la Chine, le Pentagone estimait que la Chine avait plus de 200 têtes nucléaires et que les autorités semblaient vouloir en doubler le nombre dans la prochaine décennie. « Nous disons que le programme d’armements nucléaires chinois est en mesure de doubler son stock ces dix prochaines années mais cela pourrait être plus que ça », selon Robert Wood. « Si elle ne s’assied pas à la table (des négociations), il est difficile de dire ce que la Chine fait réellement », avait-il souligné. Il n’en demeure pas moins que le nombre estimé des têtes nucléaires détenues par les Chinois est de très loin inférieur aux plus de 11.000 dont les États-Unis et la Russie disposent ensemble.

 Au XXe siècle, l’Europe a été le théâtre de deux guerres mondiales, du choc des nationalistes et du face-à-face entre deux blocs, deux superpuissances, Etats-Unis et URSS, pendant la guerre froide. Au XXIe siècle c’est dans l’immense zone indo-pacifique, et notamment en mer de Chine, que se multiplient les tensions. Au point de déboucher sur un nouveau conflit mondial ? Nous n’en sommes pas encore là, mais la nouvelle alliance AUKUS annoncé en septembre dernier par les Etats-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni, montre combien les enjeux géopolitiques sont aujourd’hui très élevés.

Au centre de ces tensions, de nombreuses revendications de territoires et donc des zones maritimes, des ressources énergétiques qu’elles recèlent et des routes maritimes commerciales qu’elles permettent, avec 5000 milliards de dollars de marchandise en transit maritime chaque année. La Chine, le Vietnam, les Philippines, Taïwan, la Malaisie ou encore le sultanat de Brunei s’écharpent ainsi pour contrôler des îlots disséminés sur quelque trois millions de kilomètres carrés.

À cette situation s’ajoute le rôle de la Chine qui entend bien récupérer Taïwan dans son giron. Pékin a déjà transformé de petites îles en base militaires et envisagerait, plutôt que d’étouffer économiquement Taiwan, une guerre éclair d’ici 2027, un débarquement rapide de milliers de soldats sur l’île. Débarquement qui serait toutefois très coûteux. Mais Taiwan, soutenu par les Etats-Unis, entend bien résister. De grands exercices militaires ont déjà été menés et Taïwan, qui a acquis 135 missiles de défense côtière, est prêt à riposter. Ainsi, les missiles taïwanais pourraient être d’une grande efficacité contre les installations stratégiques chinoises. Taïwan a adopté un budget militaire record pour produire massivement ses propres missiles : les Hsiung Feng IIE. Dotés d’un système de navigation américain, ils pourront frapper facilement des bases militaires chinoises.

Face à la menace chinoise, Taïwan veut ressembler à un porc-épic. C’est la stratégie des officiers militaires de l’État insulaire qui veulent se protéger d’une potentielle invasion chinoise. Pour mener à bien cet objectif, Taipei a octroyé 14,2 milliards d’euros à son armée pour l’année 2022. Un budget record qui représente 2% du produit intérieur brut de l’île. Une partie de cette somme sera attribuée à certaines entreprises taïwanaises afin qu’elles puissent massivement produire des missiles. Selon le quotidien Taiwan News[2], ces missiles de croisières baptisés Hsiung Feng IIE seraient particulièrement efficaces contre les infrastructures militaires chinoises. Le logiciel de navigation de ces engins devrait être couplé avec un système GPS militaire partagé par l’armée américaine. Grâce aux données supplémentaires fournies par les Etats-Unis, les Hsiung Feng IIE pourront changer de trajectoire en plein vol. Une prouesse qui leur permettra d’éviter plus facilement les systèmes de défense et d’interception de la République populaire. De plus, les missiles de croisière taïwanais auront peu de chance de rater leur cible, puisque leur précision est estimée aux alentours des dix mètres. La Chine – dont le budget de l’armée augmente de 10% à 22% par an – continue à mettre la pression en multipliant les exercices militaires autour de Taïwan, surveillés par la flotte américaine. Autant dire que sur ce baril de poudre, le moindre incident peut devenir une étincelle…

La Chine veut donc affirmer sa puissance à Taïwan, en mer de Chine méridionale et dans la zone pacifique, ce pays modernise son armée, son arsenal et ses armes nucléaires. Jusqu’où, et dans quel but ?

La posture des armées chinoises est souvent citée parmi les motifs d’inquiétude pour les prochaines années. Son aviation se modernise avec l’entrée en service de nouveaux appareils de combat et de transport. Le tonnage de sa marine croît tous les quatre ans d’un volume égal à celui de la flotte de combat française. Ces deux armées sont choyées financièrement par le régime, mais de fortes interrogations subsistent sur leurs capacités réelles. L’opinion courante chez certains experts, c’est qu’elles sont à la traîne et très loin encore d’égaler les technologies occidentales. Pourtant d’ici 2049, année du 100e anniversaire de la République populaire, la Chine veut avoir pris le leadership technologique mondial. Dès 2030, l’Empire du Milieu vise à s’imposer comme puissance mondiale dans des technologies clés telles que l’intelligence artificielle (IA). En termes de dépôts de brevets, elle est déjà le numéro un mondial. Parallèlement, le gouvernement de Pékin a pris conscience du pouvoir que conférait la fixation de standards dans le but d’imposer son leadership technologique.

Il ne faut donc pas sous-estimer la montée en puissance militaire de la Chine. A titre d’exemple, en avril dernier, en une seule journée, l’armée populaire chinoise a admis au service actif trois grands navires de combat : le porte-hélicoptères Hainan, le croiseur Dalian et le sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) Changzheng-18. La cérémonie, organisée sur la base navale de Sanya en présence du président Xi Jinping, était clairement destinée à faire passer un message au reste du monde : la marine chinoise est désormais capable de rivaliser avec n’importe quelle marine mondiale.

La construction de nouveaux silos est clairement visible et semble être en cours à Hami, dans la province du Xinjiang, à Yumen, dans la province du Gansu ainsi qu’à Jinlantai, en Mongolie intérieure. Le site de Hami, qui n’en est encore qu’aux premiers stades de la construction, s’étend sur environ 770 kilomètres carrés et celui de Yumen sur 1800 kilomètres carrés. Les silos sont regroupés, mais espacés d’environ trois kilomètres selon un modèle de grille, ce qui est très différent de la façon dont la Chine a abordé la construction de silos par le passé. Les anciens silos du pays étaient éparpillés, isolés et quelque peu camouflés.

Partageant un rapport sur les résultats, le commandement stratégique américain[3] avait tweeté que « le public a découvert ce que nous disions depuis le début sur la menace croissante à laquelle le monde est confronté et le voile de secret qui l’entoure ». Les silos sont beaucoup plus vulnérables que certaines plateformes de lancement alternatives car ils ne se déplacent pas, ce qui les rend faciles à trouver et encore plus faciles à cibler, mais avec suffisamment de silos et une technologie de missiles moderne, ils peuvent être avantageux. Le fait de disposer d’un nombre important de silos à missiles rend plus difficile pour un adversaire d’éliminer les armes nucléaires d’un pays avant qu’il n’ait la possibilité de les utiliser, et il n’est même pas nécessaire de tous les remplir de missiles.

Jeffrey Lewis, directeur du programme de non-prolifération pour l’Asie de l’Est au MIIS, soupçonne la Chine d’employer une stratégie de « jeu du bonneteau », en ne plaçant des missiles que dans certains des silos. L’armée américaine a appliqué une stratégie similaire pendant la Guerre froide. « S’il y a des silos, vous devez les considérer comme étant pleins. C’est précisément la façon dont le jeu du bonneteau fonctionne. Vous ne savez pas, et vous devez le supposer. » La stratégie du « jeu du bonneteau » est une approche raisonnable si la Chine souhaite conserver sa capacité de représailles tout en maintenant sa position de dissuasion minimale. Même des silos vides pourraient contribuer à dissuader un adversaire, étant donné le coût de la destruction des silos de missiles par rapport au coût de leur construction. Les chinois peuvent construire des silos à un coût bien inférieur à celui du développement de missiles avec des ogives et la disposition des silos, qui sont suffisamment éloignés les uns des autres pour qu’une seule ogive ne puisse pas détruire plusieurs silos, mais suffisamment proches pour que les missiles puissent être déplacés entre les silos si besoins, suggère surement une stratégie de « jeu du bonneteau. »

Les Chinois ont, en quelque sorte, créé une éponge nucléaire en construisant tous ces silos. Et si c’est un jeu de passe-passe, alors l’intention est en partie de forcer les planificateurs américains à gaspiller beaucoup d’ogives en essayant de chasser les silos de missiles chargés.

« Mais si vous êtes la Chine, est-ce nécessairement la façon dont vous pensez, ou est-ce beaucoup plus simple ? » Hans Kristensen et son collègue Matt Korda ont écrit dans un rapport sur les développements à Hami[4] que la construction de silos par la Chine pourrait représenter « l’expansion la plus importante de l’arsenal nucléaire chinois jamais réalisée ». Le duo a suggéré que la Chine a peut-être décidé qu’elle avait besoin de plus de silos pour disposer d’une force nucléaire plus robuste, capable de lancer une frappe de représailles capable de percer les défenses d’un adversaire et de tenir des positions stratégiques à risque.

Il pourrait également s’agir d’une question de prestige national, dans le cadre de la quête de la Chine d’un statut de grande puissance. La Chine n’a pas encore reconnu la construction de ces silos, ses intentions ne sont donc pas claires. L’arsenal nucléaire chinois est nettement inférieur à celui des États-Unis et de la Russie, qui disposent tous deux de milliers de têtes nucléaires, mais si la Chine augmente la taille de son arsenal, cela pourrait être considéré comme une entorse à la dissuasion minimale. Hans Kristensen et Matt Korda ont écrit que « l’accumulation est tout sauf minimale et semble faire partie d’une course à l’armement nucléaire pour mieux concurrencer les adversaires de la Chine ». Les nouveaux silos que la Chine semble construire sont situés dans des endroits plus sûrs, plus profondément ancrés dans les terres. Ils ont probablement été améliorés par rapport aux anciens silos de la Chine et seront probablement armés de meilleurs ICBM. Les efforts de construction en cours pourraient être motivés par le désir d’avoir des silos plus durs avec de meilleurs missiles capables de répondre de manière à garantir la capacité de survie de la capacité de représailles. L’amiral Charles Richard, chef du commandement stratégique américain, avait expliqué aux législateurs américains en avril dernier que la Chine « passe à des missiles balistiques intercontinentaux à combustible solide, basés sur des silos », décrivant ces armes comme « très réactives par rapport à celles à combustible liquide ».

Une partie au moins, sinon la totalité, des silos en construction sont destinés aux nouveaux missiles balistiques intercontinentaux DF-41 à combustible solide, qui peuvent être alimentés à l’avance, et qui sont moins dangereux à manipuler et nécessitent beaucoup moins de temps de préparation que les anciens missiles DF-5 à combustible liquide. Le DF-41 a été présenté pour la première fois lors d’un défilé militaire sur un lanceur érigé en transporteur, indiquant qu’il s’agirait, comme beaucoup d’autres dans l’arsenal chinois, d’un missile mobile sur route. Mais en réalité, le problème est que la taille et le poids du missile entravent sa mobilité dans cette configuration. Même s’il est mobile, il risque de détruire les routes et aura du mal à passer sur les ponts et son rayon de braquage est très important. En résumé, il n’est pas vraiment capable de faire du hors-piste. Et ce ne sont pas les seuls problèmes potentiels. Xu Tianran, un analyste d’Open Nuclear Network, a déclaré que le « DF-41 est très grand », expliquant qu’avec « la technologie de surveillance d’aujourd’hui et de demain, la plateforme mobile aurait également plus de risques d’être enlevée ou supprimée ». « Nous nous concentrons sur la mobilité routière parce que cela ressemble presque à un sous-marin sur la terre ferme », remarque Jeffrey Lewis, « mais nous passons en quelque sorte sous silence les limites réelles de ces systèmes, en particulier lorsque vous manipulez un gros missile. » Un silo pourrait, comparativement, s’avérer être un meilleur choix.

Les États-Unis, bien qu’ils aient envisagé des missiles mobiles sur route, conservent leurs ICBM dans environ 450 silos. La mise en service des nouveaux ICBM DF-41 à combustible solide dans des silos permettrait également à la Chine de faire passer sa force basée sur des silos à un statut de lancement sur alerte afin d’accroître sa capacité de survie. Avec un système radar d’alerte avancé et des missiles prêts à être lancés. Ce serait la chose la plus facile au monde pour les chinois de garder ceux qui sont dans les silos en alerte.

Dans son dernier rapport sur la puissance militaire de la Chine[5], le Pentagone avait déclaré que les preuves, y compris « l’investissement supplémentaire dans les forces basées sur les silos », indiquent « que la Chine cherche à maintenir au moins une partie de sa force sur une posture de lancement d’alerte ». La modernisation nucléaire et les changements de posture sont toujours un défi, car il est difficile pour un pays de renforcer sa propre sécurité sans créer un malaise ailleurs. D’une part, vous devez dissuader un adversaire d’utiliser des armes nucléaires, mais vous ne voulez pas le dissuader ou le menacer au point qu’il prenne des mesures pour accroître sa force, sa capacité et son état de préparation de telle sorte que vous vous retrouviez face à quelque chose de plus dangereux qu’auparavant. Il y a encore beaucoup d’incertitude autour de ces silos. En faveur d’un contrôle des armements, les États-Unis et la Chine doivent faire très attention à la manière dont ils avancent dans ce domaine, car cela peut très rapidement devenir incontrôlable.

[1] Washington Post – « China is building more than 100 new missile silos in its western desert, analysts say » By Joby Warrick – June 30, 2021. Source : https://www.washingtonpost.com/national-security/china-nuclear-missile-silos/2021/06/30/0fa8debc-d9c2-11eb-bb9e-70fda8c37057_story.html

[2] Taiwan News « Military analysts praise Taiwan-made cruise missile’s potential capabilitiesExperts say Hsiung Feng IIE can hit targets with deadly accuracy » – By Kelvin Chen, Taiwan News, Staff Writer – 2021/09/20 16:04 – https://www.taiwannews.com.tw/en/news/4292400

[3] US Strategic Command – @US_Stratcom – « This is the second time in two months the public has discovered what we have been saying all along about the growing threat the world faces and the veil of secrecy that surrounds it. » https://twitter.com/US_Stratcom/status/1420149192203374603?s=20

[4] FAS- « China Is Building A Second Nuclear Missile Silo Field » – By Matt Korda and Hans Kristensen • July 26, 2021. Source : https://fas.org/blogs/security/2021/07/china-is-building-a-second-nuclear-missile-silo-field/

[5] https://media.defense.gov/2020/Sep/01/2002488689/-1/-1/1/2020-DOD-CHINA-MILITARY-POWER-REPORT-FINAL.PDF